dimanche 14 janvier 2018

Je suis toujours là...

J'ai reçu un courriel inquiet de mon silence.

Je remercie beaucoup la personne qui me l'a envoyé. Et je tiens à la rassurer, je vais bien. Enfin, je vais bien...

Je ne suis ni malade, ni retraité (j'aimerais bien, je pourrais - avec une belle décote -). Non, je suis simplement las de ces batailles qui tous les trois ans doivent recommencer, parce que nous avons un nouveau Président, un nouveau gouvernement, un nouveau ministre avec ses propres lubies. Je suis fatigué aussi parce que depuis deux ans mes conditions de travail sont devenues difficiles pour ne pas écrire infernales. Je n'ai plus l'énergie d'écrire ici ou ailleurs alors que sortant de ma classe et de ma direction d'école je ne pense qu'à me coucher dans un canapé avec un bon bouquin, pour m'y endormir après dix minutes.

Me répéter encore et toujours m'est devenu illusoire.

Un autre truc qui m'a épuisé, ce sont les soubresauts du GDiD. Cette association dans laquelle je m'étais - un peu - investi tente de préserver ses acquis et c'est fort compliqué. Je ne mets aucunement en doute la conviction de ses dirigeants bénévoles, mais recommencer encore et  toujours pour les raisons expliquées plus haut... Je ne comprends même pas comment ils font, je suis pour tout dire assez admiratif. Il est vrai que les acquis de l'association sont si forts qu'aujourd'hui la plupart des syndicats ont repris les revendications du GDiD. En revanche, le ministère semble les ignorer. Bref, tout ça m'épuise l'intellect.

Alors écrire cent fois le même sempiternel billet... pour quoi faire? Convaincre les convaincus? Moquer les imbéciles? Ces derniers sont aujourd'hui trop nombreux, c'est un boulot sans fin, ni utilité.

Je ne veux pas dire que je ne reviendrai pas seriner mes plaintes. Mais me préserver est primordial. C'est aujourd'hui mon principal moteur. Je fêterai mes cinquante-sept ans dans quelques semaines, sans joie particulière. En plus je suis depuis peu grand-père d'un magnifique petit garçon - c'est le premier - dont l'arrivée et la présence emplie de vie et de potentiel comble de bonheur l'aïeul que soudain je suis devenu. Il existe une échelle dans les priorités d'un homme. Derrière mon petit-fils le ministre Blanquer est un épiphénomène dont même la longévité est si sujette à caution que je ne parierai pas un kopeck dessus. Alors pourquoi s'exciter? Je suis là depuis bientôt quarante ans pour presque moitié autant de ministres.

Je vous souhaite à tous, grands ou petits, tout le bonheur possible. La vie est compliquée, la mort est au bout et s'il est bien une chose dont on soit tous certains c'est bien celle-là! Nous avons le devoir de faire le maximum pour vivre au mieux malgré les douleurs et les épreuves, de transmettre à autrui, à nos enfants comme à ceux des autres pour ce qui nous concerne, le meilleur de ce qui nous construit et non le pire. Je ne demande rien sinon pour chacun de profiter au maximum des petits bonheurs les plus simples, de savoir se réjouir du moindre de ce que ce monde et les autres peuvent nous offrir de bon et de positif. Exultez au moindre rayon de soleil, au moindre sourire qui vous soit adressé, exaltez-vous du plus petit signe de reconnaissance, de la moindre bribe de vie que vous saurez attraper. Et surtout rendez! Rendez tout! Donnez à chacun un peu de ce que vous recevez, cela ne sera jamais à votre détriment et bien au contraire.

Ah ouais, j'ai un petit truc pour vous quand même :



samedi 1 juillet 2017

Les boucs émissaires...

Louise Tourret dans un récent article évoque avec son talent habituel les "vacances" des enseignants, et tente d'expliquer qu'elles sont toujours en grande partie studieuses. Elle ne sera évidemment pas lue par ceux qui le devraient, ce qui est bien dommage. Et puis, les aurait-elle convaincus? J'en doute fort, tant les enseignants sont depuis trente ans devenus les boucs émissaires de tout ce qui va mal dans notre société.

Lors de mon dernier Conseil d'école j'ai été pris à partie par un parent d'élève qui dans une attaque ad personam m'a affirmé haut et fort et avec agressivité que si ma classe cette année était une classe difficile c'était forcément de ma faute, de quelque manière que je m'y prenne. Cette génération nous aura pourri la vie durant trois ans dans notre école, tout aura été essayé sans que ça change, mais c'est bien entendu de notre responsabilité. C'est plus facile.

Dans un autre registre, le déficit prévisible des comptes de l’État souligné récemment par la Cour des comptes, organisme indispensable pour lequel j'ai un profond respect, est certainement de la faute des fonctionnaires. L’Éducation nationale étant le premier employeur d’Europe, la responsabilité de ces nantis d'enseignants est bien entendu évidente. Que les rapports de l'OCDE puissent nous prouver par A plus B que nous sommes les enseignants les moins bien rémunérés de toute l'OCDE n'est que billevesée face aux soucis de français. Il est donc facile pour un nouveau gouvernement qui bénéficie de l'aura d'un récent plébiscite de proposer comme première mesure d'économie de nous mettre à la diète. la priorité à l'éducation aura vécu.

Nantis, feignants, incompétents, que n'avons-nous pas entendu depuis tant d'années? Ces mots résonnent à mes oreilles depuis bientôt quarante ans. Pourquoi n'arrivons-nous donc pas à mieux nous défendre? Déjà il est difficile d'aller contre les poncifs complaisants martelés à longueur de temps depuis des lustres par une classe politique qui nous courtise tout autant qu'elle nous hait. Et nous sommes stupides, il faut bien l'écrire. Nos ailes ont été rognées depuis bien longtemps, nous sommes fatigués, las, et nous n'avons plus la force de nous battre. De plus nous continuons bêtement à faire confiance à nos élèves, nous voulons qu'ils réussissent tous malgré l'évidence que ce ne sera pas le cas. Nous sommes bienveillants, c'est peut-être un tort. Laisser croire aux petits français qu'ils peuvent tous accéder à des études supérieures est un leurre qui se heurte avec une violence inouïe à la réalité après le baccalauréat.

Et puis nous avons laissé entrer la société civile dans nos écoles, en trompant les parents d'élèves quant à leur rôle. Ils ne savent pas être parents et il faudrait qu'ils sachent être "parents d'élèves" ? Mauvaise plaisanterie. L'enfer est pavé de bonnes intentions. Je ne nie pas ma responsabilité dans ce processus, j'y ai naïvement cru. Je n'y crois plus, je m'en suis trop pris dans les dents, et je ne sais pas être cynique dans la vie réelle comme je peux l'être par écrit ici.

C'est ainsi que récemment un collègue du supérieur m'a raconté abasourdi qu'il lui arrivait maintenant de recevoir des parents d'étudiants, désespérés par la réalité des compétences de leur enfant. Que doit-il faire? Ses élèves sont adultes, ont 20 ou 22 ans, que peut-il se permettre de dire à des parents qui ne sont plus responsables civilement? Et puis surtout à ses yeux - il est jeune - le fond de ces interventions est ahurissant. Il a raison, c'est pleinement représentatif d'une époque et d'une société déboussolées.

Je vais essayer de tenir le coup jusqu'au bout de cette année scolaire qui n'en finit pas, malgré la fatigue et les coups. C'est difficile.

dimanche 25 juin 2017

On n'a pas de bol quand même, ou pauvre NVB...

Il y a comme un problème. Du moins je trouve, moi. Du haut de mon mètre 75 un peu tassé avec l'âge, j'ai du mal à admettre qu'on puisse tenir deux discours différents sans y voir aucune antinomie.



Je parle de notre nouveau gouvernement, ou de notre nouveau ministre, mais comme il semble que notre Président de la République étende ses ailes avec force et détermination au-dessus de ses oisillons apeurés, il est clair que les décisions viennent pour l'instant directement de l’Élysée.

Effectivement M. Macron avait dans ses promesses de campagne affirmé qu'il dédoublerait les classes de CP voire de CE1 des zones "difficiles", entendez les écoles en REP ou REP+ (au passage cette surenchère m'a toujours rendu ahuri, on dirait un sketch de Coluche, à quand les REP++ et +++ ? ). Pourquoi pas, dans l'absolu. Sauf que douze élèves c'est idiot parce qu'il n'existe aucune synergie dans la classe, sauf que les Directrices et Directeurs de ces écoles qu'ils gèrent au quotidien n'ont rien demandé en ce sens, sauf que la plupart préfèreraient avoir des sous qu'ils pourraient mettre là où ils en ont besoin, ou profiter de l'excellent dispositif  "Plus de maîtres que de classes" réclamé depuis plusieurs décennies et enfin réalisé par l'excellente Najat Vallaud-Belkacem qui ne méritait certainement pas ce qui lui est arrivé. Notons au passage que ce dispositif est celui employé dans les fameuses écoles finlandaises où il fait je l'espère plus frais qu'ici. Mais pour satisfaire une partie déprimante de son électorat le présent gouvernement veut balayer tout ce qui fut marqué du sceau de l’infamie NVB. Pov' Najat ! Et je ne moque pas, j'ai suffisamment écrit ici tout le bien que je pensais de cette femme. Si vous n'êtes pas content je vous tire la langue, na na nère, et il est temps que je parte en vacances parce que si je me mets à causer comme mes élèves...

On n'a pas de bol, quand même, dans l'Educ'Nat. Après François Hollande qui a voulu respecter sa promesse de campagne impromptue de créer soixante-mille postes d'enseignants lors du quinquennat, quitte à sacrifier ou handicaper tout le reste et tout ce qui pouvait faire progresser l'école d'une autre façon, voilà que M. Macron fait la même chose. Si les Présidents élus se mettent à respecter leurs promesses, où va-ton, bordel !

Parce que je trouve que ça fait désordre. Comment peut-on d'une main clamer son amour immodéré pour l'autonomie des écoles et des établissements, en faire un cheval de bataille, un alpha et un omega, et en même temps nous enfoncer dans la tête une telle épée de Damoclès, bureaucratique et institutionnelle, sans concertation ni sans se poser aucune question?

Parce que l'injonction est totale. Les moyens? On s'en fout! Les locaux? On s'en fout! Les municipalités? On s'en fout! Je peux écrire d'ailleurs exactement la même chose avec le fabuleux retour aux "quatre jours" qu'une masse incommensurable d'écoles va devoir appliquer dès septembre prochain. Il faut avouer que là Peillon - qui fait bien de se promener en péniche et de se faire oublier - avait fait une connerie monumentale, emporté lui aussi par ses certitudes sans concertation et son ostensible mépris pour les gens de terrain et les territoires. 

Comme d'habitude, ce sont les Directrices et Directeurs d'école, corvéables à merci, qui vont devoir trimer. Les fonctionnaires fonctionnent. Et attention! Il n'y aura aucun aménagement, on a dit douze, ce sera douze, démerdez-vous! Je ne doute pas une seconde que les recteurs et dasens aux abois sauront faire preuve de zèle et de diligence...

Est-ce que je suis coupable de trahison, ou de mauvais esprit, si j'écris que tout ça me gonfle profondément, et que j'en ai marre de toutes ces conneries? J'ai assez souvent exprimé que ce sont les agents de terrain qui savent le mieux ce qui convient à leurs élèves, dans leur commune. Mais bernique! Tous ces gens-là, arc-boutés sur leurs certitudes, s'en foutent tant ils croient le savoir mieux que nous.

Et merde à l’État jacobin.

jeudi 8 juin 2017

C'est trop facile, Monsieur le Ministre...

Lorsque M. le Premier Ministre vous a appelé à votre poste, M. Blanquer, le monde de l'éducation n'a pas manqué d'être inquiet. Effectivement, votre travail en tant que DGESCO il y a huit n'a pas vraiment laissé de bons souvenirs à notre communauté, en particulier  à l'école maternelle. Il avait par la suite fallu aux enseignants plusieurs années pour retrouver un peu de sérénité dans leur travail, malgré quelques autres changements pas tous bien venus.

Néanmoins nous nous disions que peut-être, désormais à la tête du ministère, vous auriez le souci de vos personnels, comme vous l'expliquiez dans un entretien avec "SOS Education" : "(...) tout le monde est conscient que toute réforme, même minime, peut épuiser le système tant ce dernier est à bout.(...)".

Vous avez donc fait quelques déclarations lénifiantes, expliquant qu'il n'y aurait pas de "réforme Blanquer", que vous vouliez y aller dans la douceur et la persuasion. Vous avez bien laissé échapper quelques mots désagréables susurrés par l'organisation susnommée, comme "pédagogisme" par exemple, avec le léger dédain qui s'impose. Mais cela pouvait être une maladresse.

Il ne vous aura néanmoins pas fallu plus d'un mois pour montrer votre vrai visage. Passe encore pour le dédoublement des classes de CP qui faisait partie du programme de M. Macron, même si nous avions bien compris qu'évidemment malgré vos dénégations ce seraient les enseignants du dispositif PDMQDC qui trinqueraient. Mais vous cumulez, en ce moment, les déclarations désagréables. Vous lancez des balises comme autant de signaux destinés à voir quelles seront les réactions du milieu enseignant ou des français en général : sur les rythmes scolaires, sur les redoublements, sur les devoirs forcément faits à l'école ou encadrés par des volontaires, sur...

Tout cela bien entendu vous le faites à votre gré, sans consultation des enseignants, sans chercher l'avis de ceux qui sur le terrain travaillent quotidiennement avec les enfants de ce pays. Vous foulez aux pieds avec allégresse des années d'investissement, de travail, d'organisation, des années de recherche. Certes par exemple la réforme des rythmes a été tout autant bâclée, mais justement vous aviez tout loisir de calmer les ardeurs et de suggérer d'emblée des méthodes de travail, au lieu de nous jeter ces changements au visage avec une brutalité étonnante. Car dans votre démarche pour vous agréger les maires de certaines communes françaises, vous oubliez volontairement ceux - notamment les Directeurs d'école organisateurs, gestionnaires, responsables - qui ont appliqué quotidiennement ces rythmes depuis plusieurs années, y ont beaucoup investi en temps et en énergie, même s'ils n'étaient pas forcément d'accord. Ce n'est pas l'idée de laisser les territoires choisir qui m'indispose, c'est la façon abrupte dont vous le faites, et votre choix délibéré d'ignorer les personnels.

Je ne crois pas au hasard. Votre ambition secrète est de démanteler ce ministère qui vous obsède. Vous l'aviez clairement expliqué dans l'entretien avec l'organe douteux que j'ai déjà cité : "(...) Le statut associatif permet déjà, en France, de faire beaucoup de choses. On pourrait accompagner des initiatives dans le futur, dès lors qu’elles sont clairement dans le cadre des objectifs de service public. Sans aller vers des logiques de privatisation, on peut aller vers des logiques de délégation, qui permettent d’accomplir mieux le service public en responsabilisant davantage des acteurs. (...)"  Je ne crois plus à votre volonté de construire, je crois de plus en plus à votre volonté de détruire.

Pire, car il y a pire, c'est aux médias que vous annoncez les choses, ou au hasard d'entretiens improvisés lors de vos déplacements. C'est forcément, évidemment, foncièrement délibéré de votre part. Les médias vous suivent qui n'y comprennent rien tant ils ont hâte de faire leur "une" de vos pseudo-confidences. Les sondages vous suivent aussi, les français sont des ânes en matière d'éducation et n'imaginent leur école que sous la forme qu'elle avait au XIXème siècle, ou qu'elle n'a jamais eue tant ce domaine relève du fantasme. Ce n'est plus du dédain, M. le Ministre, c'est du mépris pour les enseignants, c'est du mépris pour moi et mes presque quarante années d'investissement auprès de mes élèves. Je suis un bon fonctionnaire, M. le Ministre, je fonctionne et je continuerai à fonctionner. Mais ne me demandez ni enthousiasme ni rapidité. Votre expérience pourtant devrait vous avoir fait connaître la puissance de freinage du milieu enseignant. Je crains que n'ayez à y faire rapidement face. Certainement alors vous aurez beau jeu de dénigrer avec force le million de personnels qui travaillent sur le terrain... C'est vrai, M. le Ministre, c'est un jeu trop facile. Mais c'est un jeu que personne ne gagne jamais, et qui se joue au détriment de nos enfants.

Je ne crois pas une seconde, M. le Ministre, que vous soyez aveugle ou bête. Une fois que les élections législatives seront passées, il sera certainement temps de changer votre fusil d'épaule. Mais soyez néanmoins conscient qu'en à peine quatre semaines vous avez fait avec quelques mots, en donnant tant de gages à une vision médiocre de l'école, mille fois plus de mal que vous pouvez l'imaginer. Lever le doute sera désormais difficile.

dimanche 4 juin 2017

Vous allez voir ce que vous allez voir !

J'ai une étrange impression de déjà-vu. M. Blanquer, récent ministre de l’Éducation nationale, nous distille savamment à chaque entretien avec un journaliste une nouvelle annonce qui nous enfonce un peu plus dans l'incertitude. Moi qui n'aspire qu'à travailler dans la sérénité et sur le long terme, c'est râpé! Bien entendu, il ne s'agit pour M. Blanquer que de défaire ce qu'ont fait ses prédécesseurs, sans se poser aucunement la question de l'opportunité de procéder ainsi ni surtout de laisser le temps de faire un bilan quelconque de l'intérêt ou des inconvénients de la chose. Une pareille désinvolture est remarquable, mais elle n'est finalement que logique quand on se rappelle que M. Blanquer fut le bras armé de ministres détestés d'un Président de la République pourtant largement blackboulé. Moi qui exprimais des doutes dans un précédent billet où pourtant je souhaitais la bienvenue à notre nouveau ministre, je suis servi ! Nourriture et boissons, serviette et couverts, tout est compris dans le prix.


"Je ne serai pas le ministre de la réforme !" ... "Il n'y aura pas de Loi Blanquer !" ... Évidemment. Ce n'est plus du détricotage, c'est du démantèlement, à la scie circulaire et torche à plasma. Oh, d'accord, j'ai gueulé contre les rythmes scolaires parce qu'il était quasiment impossible de les aménager, et parce que je les pense totalement inadaptés à l'école maternelle et la petite enfance; j'agrée donc pleinement l'idée qu'il soit possible de les ajuster aux contraintes locales, après de saines discussions entre population, Conseils d'école et municipalités. J'applaudis même. Mais je déteste la façon dont ça se fait, surtout entre deux élections, un peu de la retape électorale quoi. Et puis la manière qu'ont certains élus de se précipiter là-dessus comme des morts-de-faim m'indispose. Certains plats ont parfois du mal à passer, la sauce est trop lourde, et on les mange trop vite.

Toujours est-il qu'en fin d'année scolaire faire des annonces de ce genre ne peut provoquer chez les enseignants qu'une vague de crises de foie. Ne pas savoir comment il va falloir préparer la rentrée, ni si les rythmes scolaires vont éventuellement changer, amène chez le petit Directeur que je suis un malaise certain. Ne parlons même pas de mes parents d'élèves ! Ils me posent quotidiennement des questions là-dessus, auxquelles je réponds qu'un "projet de décret" serait présenté au CSE le 8 juin, mais que pour l'instant il n'y a rien de posé nulle part, et que le pauvre fonctionnaire de base que je suis ne peut qu'attendre un décret et les instructions qui suivront. Fin juin? Juillet? C'est sympa pour réunir un Conseil d'école... Bref, sérénité envolée, doute installé, préoccupation, stress... Merci Monsieur le Ministre.

dimanche 28 mai 2017

L'autonomie de l'école, des Free Schools à un modèle français à construire...

La question de "l'autonomie" de l'école est à la mode, suite à quelques déclarations dont n'est pas avare notre nouveau ministre de l’Éducation nationale en attendant les élections législatives. Mais soyons honnêtes, elle est de toute façon dans l'air du temps et d'une imparable logique. Face à l'excessive centralisation du système français, son paradigme injonctif et ses résultats désastreux, on a beau jeu de regarder nos voisins et de constater qu'ils ont depuis belle lurette saisi le problème à bras le corps et adopté des tactiques dont l'objectif premier est de donner aux entités locales le maximum de liberté quant à leurs choix et leurs fonctionnements.

Il faudra un jour que quelque courageux politique sache faire fi et passer outre le désastreux passif anarcho-syndicaliste des enseignants français pour imposer les mesures de liberté qui s'imposent. Quand j'entends l'ahuri gaucho-insoumis en chef, adorateur de Chavez ou de Castro, hurler à la "destruction" de l'école, je rigole après avoir eu très peur lors des présidentielles. Ouf, fini le bonhomme, vu son âge on va bientôt pouvoir le placer et libérer les lieux pour un autre qui n'alliera pas poujadisme et trotskysme.... ni surtout pour l'école un positionnement statique mortifère qui consiste à surtout ne rien faire, quels que soient les besoins d'enfants nés après l'an 2001, dans une ère informatisée en évolution rapide, et qui en rien ne sont concernés par de quelconques nostalgies tant ils ont soif d'apprendre et de devenir des adultes responsables en utilisant nos nouveaux outils extraordinaires.

On peut ne pas aller jusqu'aux "Free schools" anglaises, symboles du libéralisme le plus total mais dans le bon sens du terme à mon avis, dont le bilan reste à tirer car cela ne fait guère que six ans que le système existe. Il s'en est ouvert 250 depuis 2010, et 500 de plus sont attendues d'ici à 2020 :

" (...) Les fondateurs de ces écoles, souvent de simples parents désireux d'innover, décident eux-mêmes de leurs principes de gestion et de pédagogie, en respectant les grandes lignes définies par l'Etat sur le contenu de l'enseignement et les critères d'admission. Libres à eux d'établir le nombre d'heures de cours, de choisir les matières enseignées (la lutte gréco-romaine, le mandarin, le jardinage ou la robotique ont ainsi fait leur apparition), de recruter les enseignants qui leur semblent les mieux adaptés, indépendamment de leurs diplômes (qui peut se plaindre qu'un compositeur reconnu devienne prof de musique ?), d'introduire les MOOC et les iPad ou au contraire de revenir à la plume et à l'encrier. On peut ainsi espérer que, par expérimentation et émulation, les principes les plus efficaces soient progressivement plébiscités, tout en préservant la diversité de l'offre éducative. (...)"

Ces établissements ont une obligation absolue : n’effectuer aucune sélection à l’entrée. Les écoles publiques ont eu la possibilité de faire le même choix, et le nombre d'écoles publiques qui ont choisi de se convertir en unité indépendante - que les anglais appellent academy - est extraordinaire : 50 % des établissements secondaires et une école primaire sur cinq, soit près de 4 500 établissements ! Une révolution qui concerne quelque 3 millions d’élèves...

L'auteur de l'article clame que "(...) Comme l'ont montré plusieurs études, publiées par l'Institute of Education ou Public Exchange, elles se sont développées avant tout dans les quartiers les plus populaires et produisent des effets positifs sur l'ensemble des écoles adjacentes." Je reste dubitatif. Je ne doute pas une seconde que certaines de ces Free Schools sont des entités scolaires remarquables, mais j'ai pour ma part trouvé dans les compte-rendus anglais plus d'interrogations qu'autre chose. Il faudra encore cinq à dix ans pour espérer tirer un bilan honnête. Le temps de l'école - combien de fois cela a-t-il été dit ! - est un temps long, ce n'est qu'à moyen terme qu'on peut espérer des échos positifs ou négatifs. Les anglais auront au moins eu le culot d'essayer.

On peut simplement se pencher sur les réformes scandinaves. Notre système français est notoirement déresponsabilisant. Pourquoi diable continuer à lutter contre l'adversité quand on ne nous en donne ni les moyens, ni la récompense? Il m'est moi-même arrivé de dire "J'arrête, je ne serai pas payé moins cher." devant les obstacles posés sur ma route pour aider un enfant en difficulté : nombre d'élèves, regard institutionnel hostile, temps, énergie, formation... C'est humain. Et malheureusement très logique dans une organisation aussi pyramidale et sclérosée que la nôtre.

Beaucoup d'autres pays ont fait le choix de l'autonomie de leurs "établissements scolaires". Et si je mets des guillemets c'est bien parce que je ne m'arrête pas à ceux qui en ont officiellement en France la dénomination, soit le collège et le lycée. Encore eux-mêmes ne sont-ils autonomes que superficiellement : leurs choix sont limités, leur autonomie pédagogique reste à construire avec des chefs d'établissement pour certains éloignés du réel et du collectif, etc.

Nous ne devons pas nier l'élan qui bouscule notre vieux pays. Un sondage IFOP récent le rappelait:

* 78 % des Français interrogés se prononcent en faveur d’une plus grande autonomie laissée aux enseignants dans le suivi du programme et leur projet pédagogique;
* 71 % des Français interrogés sont favorables à ce que pouvoir soit donné aux chefs d’établissements de recruter leurs équipes enseignantes.

Les français ont soif de liberté et d'autonomie. Ils veulent avoir le choix de leur avenir, et surtout que leurs enfants aient de meilleures chances qu'eux. Ils veulent remettre en marche un ascenseur social qui a été détruit il y a quarante ans. Il est logique qu'ils fassent plus confiance aux enseignants et aux écoles qu'en un État dont ils ne voient depuis si longtemps que les faillites.... et hélas la corruption. Moi aussi je ressens la même pépie: pouvoir travailler au plus près des besoins des élèves de mon école, pouvoir assister chacun au mieux de ses besoins, les accompagner tous sur la route difficile qu'ils empruntent, sans devoir m'en justifier ni quémander ni paperasser...

Du coup moi je "roule pour le MEDEF".

Je deviens soudain un ennemi de classe. Le MEDEF a récemment fait des propositions pour l'enseignement. Je ne dirai rien de ce qui concerne le secondaire, car en toute honnêteté je ne m'y connais pas assez. Je ne voudrais pas non plus faire de procès d'intention, mais je ne doute pas une seconde que mes lecteurs y suppléeront. En revanche, j'agrée totalement et sans aucune retenue à ce qui est préconisé pour le primaire:

Donner des moyens supplémentaires à l’école primaire autour de trois axes :

Confiance envers les enseignants et autonomie des écoles : 
  • accompagner et soutenir les enseignants du primaire (formation, moyens, etc.) et autonomie de décision et d’organisation aux écoles;
  • Innovations : permettre et financer les innovations, qu’elles soient pédagogiques, organisationnelles, techniques;
  • Personnalisation : mettre l’enfant au centre des démarches et adapter les enseignements à sa situation propre.

Que voudriez-vous que j'ajoute à une telle feuille de route ? Tout le monde a beau brailler depuis des années l'importance du primaire, maternelle ou élémentaire, rien ne se passe sinon des mesurettes vite oubliées ou des "grandes réformes" absolument pas concertées ni efficaces, quand elles sont appliquées. La réforme des rythmes scolaires de Vincent Peillon restera dans les annales comme le prototype de la réforme imbécile. Les bons sentiments font les pavés de l'enfer... Allons, je vais être totalement sincère, cette réforme aura au moins eu le mérite de faire travailler ensemble, dans la plupart des communes, des enseignants et des municipalités qui parfois s'ignoraient, parce qu'il fallait bien le créer, ce PEDT. Un comble d'ailleurs, quand on sait à quel point l'intérêt de l'école et celui des élus est le même. Un comble aussi quand on veut bien se rappeler que nos écoles françaises sont des écoles communales. Mais Monsieur le Maire, pour le Directeur d'école, a souvent été "l'ennemi" au même titre il y a un siècle que Monsieur le curé. Certains en sont restés là, qu'ils s'y endorment avec leurs certitudes d'un autre âge.

Pourtant je ne veux - et je ne suis pas seul - que pouvoir travailler dans la sérénité, sans qu'une quelconque épée de Damoclès soit suspendue au-dessus de ma tête. Que connait mon administration des besoins de mes élèves ?

L'autonomie des écoles françaises reste un modèle à construire, loin des vieilles peurs ou des velléités extrémistes. La nécessité est réelle d'objectifs et de contrôle - le mot "évaluation" m'insupporte - car comme je l'ai déjà écrit l'autonomie n'est pas l'indépendance. Le besoin de faire évoluer la notion "d'équipe pédagogique" aussi est une nécessité, on ne peut concevoir un établissement autonome sans que chacun de ceux qui y travaillent élabore et participe au projet commun. Qui voudrait d'une gouvernance incompétente et aveugle ? Comme le dit le chef de tribu dans "La forêt d'émeraude" de John Boorman : "Si moi chef j'exige d'un homme qu'il fasse ce qu'il ne veut pas faire, alors je ne suis plus le chef !".

Mais nous ne pouvons plus désormais nous contenter d'un strict minimum syndical... L'avenir des enfants qui nous sont confiés est trop important pour en faire un enjeu personnel ou politique.