dimanche 4 décembre 2016

Un témoignage...

J'ai reçu ce courriel récemment, et son auteur m'a autorisé à le publier in extenso. Je crois ce témoignage important au sens où il pointe de façon assez juste la lassitude que nous autres vieux enseignants du primaire pouvons ressentir aujourd'hui. J'ai bien entendu anonymisé les propos. Bonne lecture!

Bonjour,

Éducation Nationale mon (dés)amour...

J'ai lu attentivement plusieurs billets de votre blog, très bien rédigés, clairs, précis, concis. Efficaces...

Nous avons plusieurs points communs: bientôt quatre décennies de carrière, directeurs d'écoles, (ex dans mon cas, j'ai préféré fuir dès que possible stress permanent, délires ubuesques, lâcheté, chronophagie aigüe et tutti quanti...), 11 ans au total, 4 écoles, sans fuir mes engagements et responsabilités. A ce niveau, je pense avoir (très) largement assumé, quitte à me faire taper sur les doigts. Pas de vagues, surtout pas de remous...

Les travaux de Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité ont été publiés en ... 1963. On n'a pas fait mieux depuis, avec toute la rigueur et la précision scientifique requises. Je pourrai également citer les travaux du professeur Henri Laborit, plus récents, mais datant des années 70.

Force est de constater qu'on n'a pas fait beaucoup de progrès depuis, en matière de connaissance et d'intelligence des relations humaines. Surtout pas dans l'éducation nationale!!! Ce serait remettre en cause un modèle dominant, sclérosé, obsolète, complètement à bout de souffle... prodigieusement inefficace. Il faut une abnégation, une énergie, une volonté terribles de la part des vrais acteurs de terrain, pour espérer encore avancer dans un maelström d'injonctions et de méconnaissances toutes plus contradictoires les unes que les autres.

Je n'ai jamais connu EVS, AVS, décharge de direction... et pourtant, j'exerçais les fonctions d'enseignant et de directeur d'école avec plusieurs classes. J'ai assumé jusqu'à m'épuiser en en payant le prix, pas tout de suite, mais quelques années plus tard... processus classique d'un bon burn-out. Ce que je ne souhaite à personne, parce qu'il faut arriver à recoller les morceaux après pour pouvoir (espérer) se reconstruire...

Les formes de harcèlement moral insidieuses, j'en ai connu pas mal. Ce système favorise les personnalités au narcissisme exacerbé, ces fameux et redoutables pervers narcissiques, au sens psycho-pathologique du terme.

La sortie est pour bientôt, pour ne plus jamais y revenir (j'ai déjà prévenu, pas de D.D.E.N. ou autre faribole à l'horizon, je revendique la notion de "confort intellectuel", je souhaite enfin penser différemment, en dehors de carcans de plus en plus lourds et ineptes). Je n'attends qu'une chose: pouvoir faire enfin autre chose de ma vie. Enseignant je suis, avec plaisir jusqu'au bout auprès des élèves qui me sont confiés, mais plus dans les conditions actuelles d'exercice. Pédagogie, oui, délires de contrôles tous azimuts, de rentabilité... non!

Je n'invente rien: ci-dessous une très bonne analyse du LSU: http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/12/02122016Article636162595130415560.aspx

Il y a de quoi en attraper des sueurs froides.

J'y ai laissé une partie de ma santé, définitivement, de mes illusions.

La bienveillance envers les élèves, oui! Celle de l'institution envers ses agents, où se cache donc t'elle? Et pourtant... que d'aventures, de projets, de réussites au cours de ma vie d'enseignant! Avec quelques belles revanches par rapport aux stéréotypes, au prêt à penser.... l'élève est et reste toujours un apprenant, quel que soit son niveau, il est donc toujours en évolution, en progrès, en réussite.... si on sait lui en laisser le temps.

Et pourtant... je continue à chercher, à me poser des questions, à préparer ma classe, avec beaucoup moins d'investissements administratifs, je privilégie la clarté et l'efficacité pédagogiques. Je ne suis toujours sûr de rien. La pédagogie du doute constructif, pas au sens de l'angoisse qui serait contre-productive, le doute, celui qui ouvre les portes de l'imagination et de la création.

Quelques réflexions, humeurs, billevesées...

Bien à vous.
X

dimanche 27 novembre 2016

Un système à bout de souffle...

Un récent article de L'Express nous alerte sur l' "épuisement des inspecteurs de l'éducation nationale", alerte relayée opportunément sur Facebook, mais qui hélas ne semble pas soulever l'enthousiasme des foules malgré son importance et sa signification, et à quel point elle montre l'état de déliquescence du système.

Les IEN aujourd'hui ne sont plus ce que j'ai connu à mes débuts dans le métier. Je me rappelle en particulier l'un d'entre eux, ancien militaire reconverti à sa retraite, qui avait une fois profité de ses accointances pour survoler les écoles de sa circonscription en hélicoptère afin de vérifier les heures de récréation. Le même voulant inspecter un camarade l'avait trouvé à 16h jouant de la guitare pour faire chanter ses élèves, était reparti aussi sec et dans un rapport à l'Inspecteur d'académie l'avait dénoncé comme "jouant de la mandoline pendant les cours" (je ne blague pas!)... Il faut de tout pour faire un monde.

Cette époque est révolue. Aujourd'hui la plupart des IEN sont issus du vivier instits/professeurs des écoles, et ont travaillé plupart années "sur le carreau", comme on dit dans la grande distribution. Ils connaissent le métier, savent ses difficultés, et font le maximum pour aider les enseignants à progresser dans leur pratique quotidienne et leur réflexion pédagogique, comme ils aident les Directeurs d'école à gérer les conflits avec des municipalités récalcitrantes ou des parents agressifs.

Oh, bien sûr, je vous entends d'ici, il reste des brebis galeuses. Je connais suffisamment l'affaire Risso - qui s'est récemment définitivement terminée à l'honneur de notre collègue diffamé et maltraité - et d'autres qui ne font pas la une des quotidiens, pour savoir qu'il reste sur le territoire des abrutis des deux sexes qui se croient investis d'une mission divine. Mais la vérité n'en reste pas moins qu'aujourd'hui les IEN sont certainement tout autant dans la mouise que les Directeurs d'école.

La raison en est fort simple. Autrefois nos IEN avaient quasiment une simple et unique mission, celle d'inspecter les enseignants pour d'une part vérifier leur application des programmes et d'autre part les noter en vue d'une éventuelle promotion. Puis sont arrivés les "projets d'école" et autres "projets de circonscription", basés normalement sur les résultats d'évaluations diverses plus ou moins représentatives, qui réclamaient de la part des IEN venant pour beaucoup du secondaire une expertise qu'ils n'avaient pas, et apportaient des besoins en formation auxquels la plupart étaient bien incapables de répondre tant ils ne connaissaient pas grand chose du terrain.

J'aurais beaucoup à écrire sur la catastrophe évaluationniste, et sur le mal que cet état d'esprit provoque dans l’Éducation nationale. On nous a interdit il y a cinquante ans le "classement" de nos élèves - avec raison -, on veut désormais limiter l'impact des notes - qui effectivement ne représentent pas grand chose,  et sont démotivantes -, on essaye d'inculquer aux enseignants l'idée que chacun est susceptible de réussir, et que chacun mérite de réussir, ce qui nécessite un investissement fort et individualisé. Je suis le premier à pousser dans cette voie. Et que constate-t-on? On note les collèges, les lycées, on les classe en fonction de leurs "résultats", on aimerait bien le faire pour les écoles mais comment? On note et on classe les académies, les régions, voire les Nations avec ce classement PISA ridicule: comment diable peut-on avoir l'idée de comparer une France de 67 millions d'habitants, avec sa diversité de populations et de territoires, et une Finlande aux 5 millions de ressortissants homogènes, ou les Pays-Bas, ou je ne sais quel autre pays asiatique dans lequel les enfants étudient cinquante heures par semaine? C'est ridicule, ces statistiques qui sont intéressantes pour les professionnels sont devenues publiques et amènent des "classements" absurdes ou on compare des carottes et des choux. On m'avait pourtant appris à l'école élémentaire qu'il ne fallait pas les additionner... Le pire restant qu'en France on sort les chiffres de leur contexte - surtout temporel - pour en faire des arguments électoraux qui ne reposent sur rien sinon la propre incompétence de ceux qui les manipulent. Bref.

En CE1, j'étais le "premier", j'avais la médaille. Un système absurde qui récompensait les "facilités"
dues à un milieu familial intellectuel, au lieu de récompenser le travail et les efforts accomplis...
Si je me rappelle quelques moments de cette période de mon enfance avec plaisir, pour autant je n'en
accepte pas tous les aspects destructeurs que je veille bien à ne pas reproduire aujourd'hui dans ma pratique.

Le vivier des IEN s'est alors recentré sur les anciens instituteurs. On ne pouvait plus gérer une circonscription comme avant, le temps était fini des reconversions ridicules ou de l'incorporation d'anciens profs du secondaire certainement très forts dans leur domaine mais totalement incompétents dans la gestion des écoles et totalement ignorants de la réalité de l'enseignement primaire. D'autant que parallèlement les inspections "maternelle" ont disparu, leurs IEN spécialisés avec. La connaissance de la petite enfance et de ses besoins n'est pas donnée à tous. Il y eut une période compliquée, avec des inspecteurs issus du secondaire totalement éberlués devant des enfants de trois ans qui leur dégobillaient ou leur éternuaient dessus. J'ai deux ou trois souvenirs hilarants que je partagerai un jour.

Et puis en même temps on a "ouvert" les écoles. Aaah, cette ouverture. J'ai autant de bien à en écrire que de mal, je le crains. Car ce qui fonctionne avec des gens intelligents et conscients peut s'avérer une catastrophe avec des imbéciles. Vous me répondrez que c'est une réflexion qu'on peut facilement généraliser: donnez de la confiture aux cochons... Si de nombreuses familles sincèrement intéressées par l'éducation de leurs enfants et l'école ont pu s'y investir pour le plus grand intérêt de tous, d'autres ont cru pouvoir en profiter pour s'approprier un espace qu'ils ne comprennent pas, récuser ou exiger des méthodes d'enseignement qui leur restent au fond totalement absconses mais qu'ils ont eux-mêmes connues ou non dans leur propre enfance - lecture, techniques opératoires...-, espionner littéralement les enseignants ou les Directeurs d'école à grand renfort de jumelles et de chronomètres (tel jour, la récréation a commencé à telle heure pour se finir à telle heure, je ne plaisante pas ici non plus) et s'arroger un pouvoir de police ou de jugement parfaitement ahurissant... Je recommande aux enseignants en général de ne pas habiter trop près de leur lieu d'exercice s'ils ne veulent voir leur vie privée décortiquée en place publique. Beaucoup de parents ont vu leur respect pour notre métier s'accroître à mesure de leur connaissance de sa difficulté, j'en rencontre quotidiennement qui nous soutiennent avec amitié et confiance. D'autres se croient aujourd'hui chez eux et traiteront les enseignants avec méfiance et mépris, j'en croise aussi. Les insultes, gifles, coups de poing ou de couteau ont logiquement suivi, des adultes d'abord, des enfants ensuite auxquels ont été transmis des valeurs défaillantes et l'irrespect.

Vous trouvez cette analyse trop simpliste? Certainement, en partie. Je crois profondément que nous avons tous besoin du sacré, d'espaces ignorés ou inconnus, voire même de la crainte. Croyez-vous que les gens du commun, que vous et moi, nous pénétrons dans une enceinte de justice avec la même arrogance que nous pourrions le faire dans un établissement ou une école? Certainement pas. Je constate simplement qu'une grande partie de notre énergie aujourd'hui est consacrée à gérer des conflits inutiles, des incivilités agaçantes, une impolitesse régulière. Les IEN sont aussi dans ce bateau, qui passent une partie de leur temps désormais à apaiser des conflits aberrants qui leur sont communiqués par un abondant courrier aujourd'hui électronique mais parfois encore postal, ou à répondre au téléphone à des parents furieux pour des raisons quelquefois obscures. Je me rappelle cette famille que j'avais reçue il y a quelques années et dont je n'arrivais pas à saisir l'objectif, donc à éventuellement y répondre; ils s'étaient tournés vers notre IEN qui m'avait contacté, d'où ce dialogue ubuesque:
IEN: - Mais qu'est-ce qu'ils veulent?
Directeur: - Je ne sais pas, je n'ai rien compris.
IEN: - Vous non plus? Vous me rassurez...

Voilà donc une partie des nouvelles tâches de nos inspecteurs en cette seconde décennie des années 2000. Je peux y ajouter, ce qui est certainement pour ceux-ci beaucoup plus intéressant mais reste chronophage, la gestion des rapports avec les Municipalités. Avec les nouveaux besoins d'un matériel devenu indispensable dans les écoles - informatique, vidéo-projection... -, de nouvelles normes qui imposent parfois d'importants travaux - sanitaires, accessibilité -, le changement des rythmes scolaires qui leur a apporté de nouvelles et inattendues responsabilités - PEDT, NAP...-, les besoins sécuritaires des écoles en cette période troublée, elles ont dû faire face à une envolée de leurs coûts budgétaires. Heureusement elles sont nombreuses à aimer l'école et à vouloir sincèrement y investir, considérant avec raison son importance au sein d'une commune comme dernière représentation de l’État. Mais il faut néanmoins leur expliquer ou les convaincre, c'est un rôle récent et important de nos IEN qui de nos jours passent de nombreuses heures auprès des élus. Quand ils ne gèrent pas les conflits avec certains fonctionnaires territoriaux qui curieusement pour certains se croient investis d'une divine mission et auraient tendance à envoyer dans les choux des Directeurs d'école stupéfaits de se voir aussi mal considérés.

Inspection et notation des enseignants qui bien qu'encadrée va fortement influer sur leur carrière, gestion des projets d'école, gestion technique des divers agréments sportifs, évaluations diverses, changements fréquents des programmes d'enseignement et de ce qui les accompagne, sécurité des écoles, rapports avec les familles, rapports avec les élus... j'en oublie certainement. Pour être inspecteur aujourd'hui il est de bon ton d'être extrêmement bien organisé dans son travail comme dans sa tête. Et il n'y a rien d'étonnant, à une époque où la tendance est à agrandir inconsidérément les circonscriptions et donc à augmenter pour chaque IEN la quantité d'écoles et d'enseignants sous sa responsabilité, à ce que nos inspecteurs n'en puissent plus et s'effondrent sous la surcharge de travail. J'ai un camarade qui en a fait un AVC, ce que je ne souhaite à personne.

Il est raisonnable de constater que cette inflation de charges est parallèle à celle des Directeurs d'école, sur la plupart desquels heureusement les IEN peuvent compter, à condition qu'ils aient été formés et puissent éventuellement se tourner vers d'autres collègues pour gérer leur petit domaine. Mais il faut pas se faire d'illusion, le temps d'un Directeur chargé de classe n'est pas extensible, son expérience ne lui permet pas forcément de faire face à certaines situations en un temps où la plupart des Directeurs chevronnés prennent leur retraite et où leur mission difficile, énergivore, chronophage, mal payée et peu considérée, n'attire pas grand-monde sinon quelques débutants maladroits qui y voient un moyen comme un autre de se rapprocher de leur domicile. Je ne leur jette pas la pierre, loin de là, certains y trouveront leur compte et seront d'excellents praticiens. Mais la majorité abandonnera dégoûtée après deux ou trois ans, imposant dans les écoles un roulement qui n'est pas sain, car l'éducation a besoin de stabilité.

Une stabilité que feraient bien de prendre en compte nos politiques, qui dans leur obsession que "tout était mieux avant" ou que "il faut tout changer", s'ingénient à inventer tout et n'importe quoi tous les cinq ans, que ce soit pour flatter leur électorat ou pour marquer leur territoire, tels des hippopotames répandant joyeusement leur fumier avec leur queue. Au point que nous n'avons sur le terrain même plus le temps d'appliquer les plus récentes décisions ou les tout nouveaux programmes que nous en voyons arriver de nouveaux. C'est si démoralisant que finalement, subrepticement mais fort logiquement, la tendance est à traîner les pieds systématiquement voire à ne rien appliquer du tout, en attendant la suite. Pourquoi passer des heures à organiser ou à élaborer si c'est pour tout refaire dans quelques mois? Finalement, notre boulot, c'est enseigner, pas suivre la mode. Alors...

Le système est à bout de souffle. Ubuesque et illusoire, à la merci des lubies, l'école est de nos jours un enjeu politicien au lieu d'être un enjeu de société. Chaque enseignant n'a qu'une envie, celle de faire réussir chacun de ses élèves. Mais la pyramide institutionnelle, intangible, s'enlise dans des tâches qu'elle a elle-même inventées pour justifier son existence. Mais nos politiques, au lieu de se poser la question de "pourquoi l'école?", vont juste se poser la question du "comment?". Et ça coince, forcément, nécessairement. Inspecteurs, Directeurs d'école, chefs d'établissement, enseignants, réunis dans une volonté commune d'accompagner au mieux les élèves, tentent quotidiennement de sauver les meubles d'une structure obsolète et obèse malmenée par de tristes apprentis-sorciers qui ne sont pas loin d'avoir la peau de l’Éducation nationale. Mais peut-être était-ce leur objectif.

lundi 7 novembre 2016

Classe exceptionnelle et Directeurs d'école...

Je vous livre la version finale en pdf des accords PPCR concernant l'accès à la classe exceptionnelle: conditions, pourcentages, tout y est. Vous pouvez récupérer le fichier en cliquant sur ce lien.

Vous constaterez que les Directeurs d'école font partie du "1er vivier":

"1er vivier : les personnels enseignants, d’éducation ou psychologues qui, ayant atteint au moins le 3ème échelon de la hors classe, justifient, à la date d'établissement du tableau d'avancement, de 8 années accomplies dans des conditions d'exercice difficiles ou d’exercice de fonctions particulières. Ces conditions et fonctions sont désignées ci-après sous le terme générique de « fonctions »."

Les fonctions concernées par ce "1er vivier" sont les suivantes:
  • Education prioritaire
  • Enseignement supérieur
  • Directeur d’école et chargé d’école
  • Directeur de centre d’information et d’orientation
  • Directeur et directeur adjoint de SEGPA
  • Directeur délégué aux formations professionnelles et technologiques
  • Conseiller pédagogique
  • Formateur académique ou maître formateur
  • Enseignant référent handicap
  • Directeur départemental ou régional UNSS

Il est intéressant de constater que "La durée exigée de 8 ans peut concerner l’exercice d’une seule fonction éligible ou le cumul de durées d’exercice au titre de plusieurs fonctions éligibles. Si une même durée comporte à la fois l’exercice de fonctions et des conditions d’exercice éligibles, elle n’est prise en compte qu’une seule fois. Cette durée d’exercice peut avoir été continue ou discontinue. Le principe de portabilité s’applique aux fonctions exercées dans un des corps enseignants, d’éducation et psychologues relevant du ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Vous verrez également qu'il est prévu pour la première année, soit 2017, d'intégrer dans la classe exceptionnelle pas moins de 3954 personnels de ce premier vivier sur 15937 éligibles, soit presque 25%, ce que personnellement je trouve assez exceptionnel - c'est le cas de l'écrire -.

Un point important est à préciser:

"Toutefois, pendant une période transitoire de 4 ans, les personnes remplissant les conditions d’accès doivent faire acte de candidature en déposant un dossier constitué d’un curriculum vitae. Un arrêté précisera les modalités de cette candidature. Les services compétents valideront sa recevabilité."

Il ne faudra donc pas oublier de faire acte de candidature!

Enfin, un barème sera établi pour opérer un choix parmi les candidats recevables, barème qui sera composé d'une part d' "une appréciation qualitative du recteur/de l’IA-DASEN ou du ministre sur le parcours, l’exercice des fonctions (durée, conditions) et la valeur professionnelle de l’agent, formulée à partir des avis rendus par l’inspecteur pour le 1er degré ou par l’inspecteur en lien avec le chef d’établissement pour le 2nd degré. Cette appréciation se décline en quatre degrés : Excellent, Très favorable, Favorable, Défavorable" et d'autre part de "l’ancienneté de l’agent dans la plage d’appel à la classe exceptionnelle".

Bref, un document important à lire et à conserver pour les Directeurs d'école.

dimanche 6 novembre 2016

Douter serait-il un crime ?

Une grande partie de ceux qui suivent cette page connaissent le violent affrontement qui a récemment opposé sur les réseaux sociaux - Facebook en particulier - les tenants du "c'était mieux avant" et ceux qu'il est convenu de nommer depuis quelques années les "pédagogistes". Si les querelles sur l'éducation sont vieilles comme le monde, si les disputes entre anciens et modernes font partie de l'ADN français, le conflit est devenu incessant et certainement plus chargé d'affect que de raison depuis que lors d'une mandature précédente le Président de la République a dénoncé aux yeux de la Nation comme responsables des faillites sociétales les fonctionnaires en général, ceux de l’Éducation nationale en particulier, et ses penseurs précisément.

Je ne trouve pas drôle l'exploitation qui est faite par les médias de ce merveilleux filon éditorial qu'est l'école. Il faut dire que toutes les familles sont touchées, car par chance en France l’instruction reste obligatoire, où qu'elle se fasse. La télévision, qui se croit aujourd'hui une mission de salut public, nous rebat les oreilles et les yeux de reportages plus ou moins bidons. L'édition ne fait pas mieux en inondant les librairies d'ouvrages plus ridicules les uns que les autres, mais qui se vendent comme des petits pains. La population hélas qui n'y connait rien se repait des immondices qu'on lui livre en pâture, et s'installe dans une idée morbide que l'école de notre époque est une catastrophe généralisée. Ce qui fait bien l'affaire et la fortune d'écoles hors-contrat qui désormais prolifèrent sur le territoire. Combien d'enfants paieront le prix d'expérimentations plus ou moins heureuses?

En revanche je ne peux m'empêcher de trouver étonnant le concept du "c'était mieux avant", en constatant à quel point il est interprété différemment selon les personnes. Il y a dans notre pays je crois autant de passés chimériques ou rêvés que d'anciens écoliers plus ou moins maltraités. Pour certains il s'agit de ne rien toucher à la situation présente de pratiques somme toute récentes, contre lesquelles je suppose les mêmes personnes protestaient peu d'années auparavant; pour d'autres il s'agit de revenir à des pratiques passées totalement fantasmées qui n'ont jamais existé (l'uniforme, par exemple); pour certains autres enfin on veut prendre comme modèle d'enseignement des pratiques très particulières comme celles utilisées dans les internats de la Légion d'honneur (je mettrai à part les écoles Montessori, dont les techniques sont connues et pratiquées depuis un siècle; je suis un peu exaspéré tout de même quand certaines font leur beurre en laissant croire qu'elles en sont l'inventeur). Il y a certainement du bon à prendre partout, et du mauvais à rejeter tout autant, car pour moi la question est moins une grossière question de technique - même si je comprends qu'on puisse parfois s'y réfugier avec honneur et bonheur - qu'une question d'état d'esprit. Voilà pourquoi je suis fier aujourd'hui de me considérer comme un "pédagogiste". Je le revendique même. Pédagogue je le suis, depuis de longues années, mais réfléchir au sens général de l'enseignement et de l'éducation, à ses tenants et aboutissants comme à ce qu'il est possible d'en améliorer dans notre école, m'est plus récent. Je m'y suis concrètement intéressé depuis une quinzaine d'années seulement, arrivé peut-être à un âge où je pouvais élever ma réflexion au-delà de ma propre pratique.

J'enseigne au quotidien. Cela signifie que j'ai une classe à temps complet. J'ai travaillé depuis presque quarante ans avec des enfants de deux à quinze ans, en maternelle, en élémentaire, en SES - à l'époque -, dans des secteurs favorisés et d'autres qui l'étaient moins, en ZEP, en ZUS... J'ai une expérience assez étendue. Peut-être cela facilite-t-il une vision des choses plus apaisée, une propension à faire des constats, une volonté en tout cas de faire progresser l'école, de la rendre plus efficace et moins inéquitable, dans l'idée qu'elle n'existe que pour le bien de tous c'est à dire d'abord celui de chacun. La nuance n'est à mes yeux pas légère. Si l'enseignement est un droit, je considère aussi qu'il est du devoir de L’État de s'assurer qu'à chaque enfant soient données les mêmes chances d'apprendre. Ceci s'appelle l'équité, et implique que l'enseignement doit être individualisé, parce que certains de nos élèves auront besoin d'être plus ou mieux aidés que d'autres qui, par leur position sociale, possèdent les codes de l'école et n'auront besoin que d'un léger accompagnement. Il est notoire que les enfants les plus favorisés en ce sens sont ceux des enseignants eux-mêmes. Ceci signifie également que le handicap,  qu'il soit mental ou physique, doit être totalement reconnu et intégré dans notre école, même s'il est certain selon le poids de ce handicap que tous ne pourront pas suivre un cursus dans l'école ou l'établissement de leur quartier. Mais ils y ont droit, tout autant que les autres.


C'est dans ce sens que va ma réflexion, ma pratique aussi. Comme je sais l'idée généralement répandue du "nivellement par le bas", il est bon pour avoir le temps d'aider ceux qui en ont besoin de proposer aux autres des façons d'apprendre différentes, par eux-mêmes le plus souvent, à condition bien entendu que leur soit proposée une offre suffisamment étendue pour que chacun y trouve son compte. On appellerait ça, dans notre jargon souvent incompréhensible aux néophytes mais pourtant souvent si clair à mes yeux, la "différenciation pédagogique".

A force de me faire rebattre les oreilles par les gémissements du "c'était mieux avant" je me pose tout de même des questions, et comme je ne suis pas du genre à m'en laisser accroire je jette parfois un petit coup d’œil sur ces époques totalement fantasmées. Car l'école de ma propre enfance ne m'a pas laissé les souvenirs éblouissants qu'on voudrait nous faire croire, celle de l'époque de mes frères et sœurs tous largement plus âgés que moi non plus. Mais nous avions de la chance car il était pour mes parents hors de question que leurs cinq enfants, garçons ou filles, ne fassent pas d'études. Ce qui n'était pas le cas de leurs camarades qui pour beaucoup ont commencé à travailler à quatorze ans.

Aujourd'hui ce sont près de treize millions d'enfants qui vont à l'école en France. Ce chiffre est assez stable depuis cinquante ans, car ils étaient douze millions en 1968. Mais ils n'étaient que huit millions en 1954 ! Seuls 54% des garçons et 57% des filles de 14 ans étaient alors scolarisés, alors qu'en 1968 ils sont respectivement 86% et 93%. Toujours en 1968, 54% des garçons âgés de 16 ans sont désormais scolarisés (contre 35% en 1954) et 62,5% des filles (contre 38% en 1954). Si le primaire voit ses effectifs s'accroître - ses élèves passent de 4,3 millions en 1945 à 5,7 millions en 1959 - c'est surtout l'enseignement secondaire qui est alors touché par la massification: en 1968-1969, il accueille 3,8 millions d'élèves contre seulement 740 000 en 1945. L'explosion des effectifs a été encore plus spectaculaire pour les filles. L'enseignement supérieur connaît lui aussi une progression très nette, le nombre d'étudiants passant de 97 000 en 1945 à 210 900 en 1960 et 748 000 en 1970.

Alors qu'en est-il en réalité de cette époque prétendue paradisiaque et prospère? L'école comme la société y sont encore dans des schémas anciens. Je ne peux m'empêcher d'avoir la gorge serrée lorsque je regarde la vidéo ci-dessous:

Extrait de l'excellent reportage de Patrick Barbéris
"Des beatniks aux punks" passé récemment sur France2.

Je pense qu'ils sont nombreux qui devraient se poser des questions quant à leur nostalgie morbide des années 50 ou 60. La scolarisation obligatoire jusqu'à seize ans n'a pris effet qu'en 1967. Peut-on se réjouir de l'abandon précoce de cette gamine de treize ans qui se mord les lèvres et travaillera en usine le lendemain de son anniversaire? Ne me faites pas dire ce que je n'écris pas. J'ai connu plusieurs enfants - dont le fils d'une collègue, quasiment martyrisé par sa mère pour continuer ses études - qui ne se plaisaient pas à l'école et auraient préféré l'apprentissage ou une autre formule pour peu qu'elle existât. Faudrait-il cependant généraliser une pareille abdication? Non, je ne regrette pas les années 50 ou 60. Et si je m'interroge quotidiennement sur ma propre pratique, il me semble tout autant nécessaire de réfléchir à la finalité de la scolarisation de nos enfants et à son fonctionnement, tant il m'apparait nécessaire de constamment veiller à la rendre plus équitable et plus efficace dans une société en constante évolution. Peut-on décemment fermer les yeux face aux nouveaux besoins de nos entreprises en terme de compétences de travail? Peut-on sans rougir attendre vingt-cinq ans pour que l'informatique devienne dans chaque classe un outil quotidien? Quel est l'impact réel des lacunes en lecture dans la vie d'un adulte du XXIème siècle? L'usage des moyens de communication modernes comme les smartphones ne condamne-t-il pas l'orthographe ne notre langue telle qu'elle nous a été transmise? Montaigne m'apparait chaque jour comme un visionnaire qui préférait une "tête bien faite" apte à appréhender les changements et à s'y adapter plutôt que "bien pleine" d'un savoir obsolète. Comprendre et extrapoler pour voir à long terme vaudra toujours mieux qu'appliquer une recette surannée dont l'efficacité diminuera fatalement. Non, les méthodes utilisées à l'école en 1950 ne peuvent plus être celles de 2016. Mais cette nostalgie morbide est bien celle de notre Nation confite dans un passé glorieux et exaltant le patrimoine. Il faut se rappeler les passions absurdes soulevées par la construction d'une pyramide de verre dans la cour du Louvre. L'analogie est parlante du refus du changement au nom... au nom de quoi?

Je me suis ces derniers jours intéressé à la question de la violence scolaire, celle perpétrée au sein ou autour des établissements et des écoles, mais aussi celle perpétrée contre les enseignants et chefs d'établissement dont j'ai récemment dénoncé une tendance à l'augmentation ces dernières semaines.

En ce qui concerne la violence il plane une grande incertitude quant aux données. Cela a été bien mis en valeur par le Rapport Caresche et Pandraud en 2002. Les chiffres de la police, en mesurant le nombre des délits, mesure en même temps l’activité de la police: plus la police est active, plus elle enregistre de délits. De plus, l’opinion publique et les hommes politiques jouent leur rôle, et c'est ainsi que s’établit un cercle vicieux: si le sentiment d’insécurité augmente, les hommes politiques en font un thème électoral répercuté par les médias et augmentent les moyens de la police; alors les chiffres de la délinquance augmentent, les médias s’en emparent et le sentiment d’insécurité trouve confirmation. Il évolue ainsi de manière autonome. Plusieurs exemples peuvent être donnés pour illustrer ce mécanisme. Depuis vingt ans, le nombre de viols recensés a augmenté fortement et les cas de pédophilie traités par les tribunaux se sont multipliés. Ce qui ne veut pas dire que le nombre total des viols, notamment incestueux entre père et fille, ait augmenté, pas plus que les actes pédophiles, d'autant que la majorité de ces crimes reste inconnue de la police et des tribunaux. Simplement un plus grand nombre de victimes ose - heureusement - parler et le système pénal et judiciaire les écoute de manière plus attentive. Les catégories statistiques, elles-mêmes, sont perméables: le nombre des homicides a par exemple baissé et le nombre des agressions avec coups et blessures a augmenté parce que les services hospitaliers d’urgence, devenus rapides et efficaces, sauvent plus de victimes. Oui, c'est aussi bête que ça.

Il existe, il a existé de tous temps une peur de la jeunesse, depuis le moyen-âge et ses émeutes estudiantines ou celles du XVIIIème siècle (Casanova a dressé une image hallucinante de celles de Padoue, à la fin desquelles la police s'incline et s'excuse), en passant par les "apaches" du XIXème. Pour notre époque contemporaine elle a culminé je crois dans les années 1950, pour presque s'éteindre en 1968.

1959: le chiffre de la délinquance juvénile monte depuis 1954, il commence à inquiéter les pouvoirs publics qui se préoccupent de plus en plus des problèmes de prévention: un secrétariat général à la jeunesse est créé, qui deviendra rapidement un ministère. Cette augmentation de la délinquance juvénile qui est de l’ordre de 40% depuis 1954 est en lien avec les prémices du "baby boom", car le nombre des jeunes augmente comme le montre en 1958 le grand démographe Albert Sauvy. Si cette hausse de la délinquance juvénile est importante, elle est nettement plus modérée pour la délinquance en bandes, aux alentours de 10%. Il semble bien que ce soit la presse dont Paris-Match qui, à partir des évènements du square Saint-Lambert (des affrontements entre bandes) et de Bandol, crée le mythe du Blouson noir et de la "bande de jeunes". Par ses articles quotidiens, elle a fortement induit le développement du modèle, aidée en cela par le cinéma. Les articles se multiplient alors dans la presse, oscillant entre le fait divers et une approche des causes d’un phénomène plutôt artificiel. Les titres de plus en plus inquiétants et vendeurs ne correspondent pas à la tonalité des rapports de police beaucoup plus nuancés sur les incidents de fin juillet 1959.

Une société qui change? La peur de la jeunesse? On parle alors de "crise de la jeunesse". Le phénomène médiatique s’amplifie, et on crée un mythe du Blouson noir et de sa dangerosité. Mais en même temps on lui donne une identité de plus en plus confuse, jusqu’à recouvrir par le terme "blousons noirs" une délinquance qui n’a plus rien à voir ni avec la jeunesse ni avec les bandes. La création par la presse de ce climat d’insécurité ne peut guère d'ailleurs être séparée des graves problèmes liés à l’Algérie, de l'envoi de troupes de très jeunes appelés, des attentats. L’enflure médiatique qui se poursuivra pendant près de trois ans aura comme effet de faire disparaître le Blouson noir, de le dissoudre dans un phénomène de délinquance banalisée. En 1962, le terme aura vécu.

Quand j'étais petit, j'étais petit dans les années 60,et quand j'étais adolescent, j'ai croisé et pratiqué la petite délinquance, et ce qu'on appelle aujourd'hui des incivilités. Il y a prescription. J'ai fait le coup de poing avec les copains de la "bande de Greuze" - pour ceux qui connaissent ma ville natale -. J'avais chez moi un feu rouge de signalisation (récupéré à coups de pieds), je fauchais des choses de mon âge dans les magasins (et plus tard dans les librairies, j'étais certainement déjà un intello), je me suis soûlé à la bière plus et plus souvent qu'il est normal, j'ai fumé des trucs bizarres, j'ai visité les jardins et parfois certaines maisons du voisinage - sans rien y toucher, c'était juste de la transgression -, j'ai fait exploser des crépis de maisons avec des pétards "pirate"... Je suis revenu chez moi à treize ans avec un œil au beurre noir, j'ai raconté que j'étais tombé de vélo.

Il y avait dans ces années là une tolérance certaine pour les bêtises des jeunes gens, "il faut bien que jeunesse se passe". Il fallait juste ne pas se faire prendre, pour s'épargner une torgnole parentale qu'on savait justifiée, voire une menace institutionnelle que j'ai connue une fois, mais dont l'indulgence était conventionnelle. Elle m'a permis de me calmer. Mais nous savions aussi les limites à ne pas dépasser. Celles de l'école par exemple, je me rappelle de castagnes généralisées et assez bien organisées "à la sortie". Je ne veux pas non plus signifier que c'était une bonne chose. Je ne suis pas un exemple ni ne cherche d'excuse. Simplement cela se passait ainsi, sans que quiconque y voie plus que ce que c'était, soit un besoin de reconnaissance ou une sorte de passage à l'âge adulte. Notre époque manque peut-être - certainement - de cérémonies et de rites autres que ceux exaltant notre passé guerrier.

Je pense que le vieillissement de la population française n'est pas étranger à la phobie actuelle pour le moindre petit fait délictuel. Je peux en être témoin car ayant bien vieilli moi-même je supporte aujourd'hui difficilement les fameuses "incivilités". Je suis devenu un vieux con, bourgeois qui plus est, et comme je le chantais il y a cinquante ans je suis comme les cochons... Nous avons tous tendance à la nostalgie. Nous étions jeunes, en forme, bourrés d'énergie, amoureux fous dès le premier regard, insouciants, sans autre vision d'avenir pour la plupart d'entre nous que les prochaines vacances, la fin de l'année scolaire, ou l'espoir d'une douce pression de la main accordée subrepticement par cette jolie jeune fille ou ce mignon jeune homme que nous couvions des yeux pendant nos heures de cours. Nous embellissons nos jeunes années, à moins d'un traumatisme nous en avons effacé les épreuves que nous avons subies pour n'en conserver en mémoire que les meilleurs moments, qui se parent de soleils radieux et d'allégresse. En ce temps-là, il faisait beau, il faisait chaud, et les soirs duraient longtemps.

Nous avons rayé d'un trait les fins de mois difficiles de nos parents, les accidents du travail, leurs 45 ou 46 heures de travail hebdomadaires - oui, en dépit d'une durée légale de quarante heures -, les fins de semaine avec la visite obligatoire et insupportable chez les grands-parents, les disputes familiales auxquelles il était impossible d'échapper puisqu'il n'y avait guère de place à la maison, l'absence de salle de bain (en 1954, la moitié des logements français ont l’eau courante, mais seuls 25% d’entre eux possèdent une salle de bain) et d'intimité en général car la chambre parfois unique est largement partagée, les humiliations subies à l'école ou au lycée pour les quelques-uns qui ont la chance d'aller au-delà du Certificat d'études... Quel beau passé, vraiment. Jamais je ne voudrais revivre mon enfance ou mon adolescence.

Les enfants et les adolescents sont plutôt moins violents aujourd'hui que nous l'étions nous-mêmes à leur âge. Mais tout est monté en épingle, tout est prétexte à plainte auprès des autorités, à article dans le quotidien local qui sera forcément agrémenté de commentaires nauséabonds, xénophobes, idiots tout simplement. J'ai eu dans ma classe lorsque j'étais enfant des "petits loubards" dont instinctivement nous savions tous que l'avenir hélas était tout tracé, certains sont morts, d'autres ont passé en prison plus de temps que libres. En revanche, il était une chose que nous respections infiniment, et c'était bien l'école.

D'abord l'école était notre refuge, parce que nous y étions tous égaux. Nous pouvions laisser à la porte nos soucis familiaux, sauf s'ils étaient vraiment trop lourds. Nos maîtres, nos maîtresses, ne les connaissaient pas et seul les intéressaient notre travail et notre comportement. L'école était un lieu sacré, dont nos parents ne passaient la porte que convoqués. Mais ils n'en voyaient de toute façon pas le besoin, ils avaient une totale confiance dans l'enseignement, et recevaient cérémonieusement le "cahier de compositions" que nous leur apportions régulièrement. L'école était alors unanimement respectée, l'idée de "l'ascenseur social" était répandue et certainement en partie vraie.

Aujourd'hui ce n'est plus le cas. Nous avons ouvert l'école, et nous en payons le prix. Aujourd'hui cet espace autrefois estimé est devenu un espace public normal, où un parent peut entrer et casser la figure d'un Directeur d'école, ou s'asseoir sur un professeur comme c'est arrivé récemment. Aujourd'hui on peut imaginer lancer des cocktails Molotov sur les murs d'un établissement, là où il avait fallu attendre mai 1968 pour voir apparaître de timides "Il est interdit d'interdire". La violence a toujours été présente, nous l'avons simplement laissée entrer, nous lui avons même donné des prétextes. Désormais quand un enfant connait des soucis dans sa scolarité, il y a de forts risques qu'ils soient imputés à la "mauvaise école", au collège "mal famé", à l'enseignant paresseux, au professeur dédaigneux. Quand j'étais petit, gare! Celui qui avait de mauvaises notes risquait fort de l'entendre passer, voire pour certains de recevoir quelques coups de martinet.


Il n'est pas bien entendu question d'avoir un quelconque regret des sévices corporels que quelques-uns de mes camarades ont eu à subir. Certainement pas, ils font aussi partie d'un passé qu'il faudrait se rappeler pour ne pas oser l'évoquer avec nostalgie. En revanche est symptomatique la différence d'appréciation qui amène les familles à refuser leur responsabilité et à tout attendre de l'école quitte à tout pouvoir lui reprocher, comme elles accuseront le Maire de la commune si leur enfant tombe du toboggan dans un parc public, ou la police de bavure si leur adolescent sans casque se tue en vélomoteur après un délit de fuite. Refuser de prendre ses responsabilités, les rejeter sur autrui, refuser la fatalité, se faire passer pour une victime, sont des facilités ainsi qu'une plaie de notre société. La faute est collective, la déresponsabilisation est institutionnelle, à force d'interdire tout et n'importe pour protéger la population malgré elle. Une injonction négative donne envie de la transgresser, surtout si elle est ressentie comme injuste ou superflue, puis de la détourner. Il faut trouver des boucs émissaires, car pour mieux être considéré comme une victime il est parfois opportun de persécuter. C'est ainsi que l'école en général et les enseignants, Directeurs ou chefs d'établissements en particulier, sont devenus de faciles punching-balls. Derniers représentants de l' État dans de nombreuses communes, et certainement les plus facilement accessibles, nous sommes désormais des cibles qui permettent de se venger de n'importe quelle humiliation. A travers nous c'est l'institution qui est généralement visée.

Lorsque je fais les "admissions" dans mon école maternelle en fin d'année pour l'année scolaire suivante, je vois arriver des familles sympathiques réunies tendrement autour d'une charmante petite fille ou d'un mignon petit garçon de deux ou trois ans. Puis je vois la moitié de ces mêmes familles se désunir lors des trois années de scolarité "maternelle". Lorsque j'évoque parfois alors, avec un père ou une mère qui désormais viendront rarement ensemble, la tristesse latente de leur enfant ou l'agressivité soudaine dont maintenant il fait preuve, ils sont surpris et m'assurent qu'ils font tout pour que la vie de leur enfant soit la plus tranquille possible, et me suggèrent un éventuel harcèlement - toujours ce rejet si commode sur autrui -. Je ne plaisante pas ni exagère, comme Directeur d'école c'est quinze fois par an que j'entends ce genre de propos. Je me rappelle une petite fille de ma classe à laquelle je demandais qui venait la chercher à l'école ce soir-là, qui hésita: "Papa... non, maman... non, papa... oh, je ne sais plus, j'aimerais bien que ce soit les deux de temps en temps." Ce fut exprimé avec une douleur insondable qui aujourd'hui encore, huit ans après, me fend toujours le cœur.

Depuis vingt ans on me parle de "co-éducation", ou d' "éducation partagée". Je ne suis pas d'accord, et pourtant j'ai énormément travaillé sur la parentalité avec les familles des écoles que j'ai successivement dirigées. Je sais que beaucoup de familles, que je revois après dix, quinze ou vingt ans, m'en sont restées reconnaissantes. Leurs enfants aussi. Mon objectif est de montrer aux parents, que je fais entrer dans mon école y partager des activités avec nos élèves, nos fonctionnements et notre rôle. En général ils y trouvent de quoi conforter le leur et établir avec nous des relations de confiance. Mais l'école n'est pas là pour remplacer les parents, ce n'est pas son affaire. Notre rôle est d'instruire, soit d'apporter compétences et connaissances, ce que la famille n'est généralement pas en mesure de faire. Nous le faisons en plus dans un cadre dédié, avec des moyens qui ne sont pas à la portée des familles. C'est là pour moi, qui suis fier d'être fonctionnaire d'état, toute la grandeur d'une Nation de s'occuper ainsi de ses enfants. A condition de le faire, je ne le répéterai jamais assez, avec responsabilité et équité. Chacun de ces enfants a le droit de recevoir ce qui lui est nécessaire, même si cela implique pour certains plus de temps et d'investissement de la part de l'enseignant, ou pour une école d'un quartier défavorisé plus de moyens et plus d'investissement de la part de l’État. Les français sont égaux en droits, mais celui de recevoir tout ce qui est nécessaire à son épanouissement relève de l'équité.

Je suis donc un pédagogiste. J'estime que réfléchir à l'avenir de notre école et à son efficacité est une nécessité qui va largement au-delà d'un passéisme absurde et mortifère. Je doute constamment, de ma propre pratique en particulier, de nos fonctionnements, de nos objectifs, et je veille de mon mieux à prendre la voie la plus favorable pour chacun de mes élèves. Il y a des loupés que je cherche à pallier dès que j'en ai pris conscience. Je cherche également ce qui pourrait changer dans la forme ou le fond de la monstrueuse institution qu'est l’Éducation nationale, premier employeur d'Europe. Je lis, j'écoute, je me renseigne, je discute, je fais des choix, je me trompe, je ne me trompe pas, j'essaye d'influencer du mieux que je peux où je le peux quand je le peux. Je n'ai ni science infuse ni certitude ancrée autre que celle qu'il est toujours possible d'être plus efficace et moins inéquitable, pour le bien de tous, pour le bien de chacun de mes élèves et des élèves de France, dans une société en mutation permanente dont les besoins et les attentes ne sont pas ceux d'il y a cinquante ou soixante ans. Alors quand je lis que je voudrais "assassiner l'école" je m'interroge: douter serait-il un crime?

samedi 22 octobre 2016

L'image du dirlo...

Un petit changement dans cette illustration que j'avais commise il y a quelques années, parce que là vraiment j'en ai marre des conneries politiciennes (cliquez pour agrandir).


Bonheurs et misères du numérique...

Mon ancienneté dans mon métier m'autorise à jeter un regard particulier et autorisé sur son évolution depuis près de quatre décennies. Parce que ma mission a changé entre 1979 et aujourd'hui, de mes dix-huit ans à 2016. Si certains changements ont été catagénétiques, ou encore révolutionnaires au sens propre du terme pour n'être après quarante ans que revenus à leur point de départ, une vraie dynamique s'est en revanche établie avec l'irruption du numérique et d'outils dont jamais nous n'aurions pu soupçonner la stupéfiante importance.

Je ne vais parler ici que de l'école primaire, élémentaire ou maternelle, parce que je ne connais pas vraiment l'enseignement secondaire en dépit des efforts que je fais pour m'informer. De plus, contrairement à la plupart des français, de nos politiques en particulier, je refuse de baser mon opinion sur de vagues souvenirs de ma propre scolarité, trop ancienne désormais pour être autre chose qu'une ombre dans la caverne, avec pantalons patte d'eph' et rock progressif.

La formation des enseignants du primaire n'a pas vraiment empiré ni semble-t-il ne s'est améliorée, si j'en crois ce qui me revient aux oreilles et m'est rapporté par ceux qui entrent dans la carrière. La formation pédagogique est toujours au point mort, la formation didactique détachée des réalités du terrain conservant la part belle. En revanche l'idée d'une année en alternance telle qu'elle se pratique désormais me parait une idée louable à condition d'y être confronté au sein d'une équipe chaleureuse apte à soutenir et épauler. Connaître et suivre la réalité d'une classe tout au long d'une année scolaire entière est certainement la formation la plus efficace qu'on puisse concevoir. Il serait en revanche certainement nécessaire de ne pas alourdir ce qui est déjà une charge importante quand on débute en exigeant parallèlement des étudiants la masse de travail qui leur est demandée pour obtenir leur master. L' "école normale" que j'ai connue nous lâchait certes dans la nature après notre diplôme d'instituteur, mais au moins nous n'avions que ça à faire.

Toujours est-il que je trouve les débutants d'aujourd'hui largement plus compétents que nous l'étions nous-mêmes à mon époque. Une question d'âge? Je ne pense pas. Peut-être parce que la formation s'est compliquée? Du moins les conditions d'accès en ont-elles beaucoup changé. Nous passions un concours après le baccalauréat - voire même en 3ème -, suivions une vague formation peu exigeante (j'ai surtout appris à jouer au ping-pong) en deux ou trois ans, avions plusieurs "stages en situation" de deux semaines en moyenne... rien de transcendant ni de très formateur, avant de passer selon l'époque une épreuve théorique (CFEN, puis ce fut un cumul d'UV) puis une épreuve pratique sur le terrain lors d'un stage de trois mois. Pour rater tout ça, il fallait vraiment le vouloir! Enfin on nous relâchait au gré des besoins, en classe rurale, ou en remplacement, une explosion en étoile avant de lentement au cours de la carrière se rapprocher des agglomérations, plus ou moins rapidement selon la note que nous obtenions de notre inspecteur, lequel évaluait à sa fantaisie selon son humeur ou la tête du client (il n'existait pas de fourchette de notation).

Je ne crois pas qu'avoir reculé de plusieurs années le concours d'accès au professorat des écoles soit une bonne chose. Cela a en outre deux effets pervers, celui d'abord de ne faire entrer dans le métier que tardivement des gens qui devront travailler jusqu'à 65 ans ou pire pour ne même plus bénéficier ensuite d'une retraite digne de ce nom; celui ensuite de soutenir l'idée que le master aujourd'hui n'a guère plus de valeur que le baccalauréat d'il y a quarante ans, ce que j'aurais tendance à nier: je suis persuadé qu'il y a tout autant qu'à mon époque des jeunes gens de dix-huit ans totalement aptes et inclinés à enseigner, et pour lutter contre les idées toutes faites tout autant aptes à soigner leur grammaire et leur orthographe, qui aimeraient rapidement intégrer une formation pratique qui pourraient comme de mon temps être rémunérée. Un bon moyen de lutter contre la désaffection?

Si je trouve les enseignants qui débutent actuellement plus compétents que le Pascal d'il y a quarante ans, c'est en partie je pense parce qu'ils ont un gigantesque atout qui n'existait aucunement à la fin des années 70: les outils numériques et internet. Pour l'élémentaire nous ne trouvions de l'aide que dans d'onéreux et rares livres de pédagogie qui souvent n'apportaient que peu d'exemples pratiques. Les manuels scolaires étaient alors dans l'élémentaire une vraie, une réelle et profonde nécessité. Ils nous apportaient la progressivité dans les apprentissages, des techniques d'enseignement (le "livre du maître" adapté à chaque manuel!), et des exercices adaptés. Pour la maternelle existaient plusieurs collections d'ouvrages adaptées à chaque domaine (arts graphiques, travail manuel, EPS, mathématiques, sciences... et poisson rouge dans le Perrier). Mais cela laissait peu de place à l'invention et à l'innovation, du moins pendant les premières années, avant que l'expérience acquise permette à celui qui le désirait d'explorer un peu plus avant ses domaines de prédilection.

Désormais il suffit à un jeune enseignant - jeune dans le métier j'entends - de taper sur son clavier les mots "arbre automne maternelle" pour dénicher des centaines d'exemples de travaux réalisés par d'autres collègues, aussi bien en sciences qu'en graphisme ou en travail manuel. Difficile de ne pas y dénicher une bonne idée! Une mine de renseignements, de découvertes et d'inventions, qui donne envie et motivation.

S'il est une catégorie professionnelle qui s'est emparée très vite des outils numériques, c'est bien celle des enseignants. Déjà pour des raisons pratiques, que celui qui n'a jamais froissé un stencil avant de le passer dans la machine à alcool me jette la première pierre... Il y eut donc d'abord en prémices le photocopieur, nous devrions dans toutes les écoles élever une statue à Chester Carlson. Puis l'ordinateur accompagné de son imprimante matricielle qui permettait de créer des documents propres qu'on pouvait corriger avant de les imprimer. Cela vous parait idiot? Combien de fois ai-je dû mettre du "blanc correcteur" sur des exercices écrits à la main ou tapés à la machine? Puis Windows 3.5, Word et Publisher qui autorisaient des "mises en page"... Je ne vais pas retracer l'histoire de l'informatique, mais il est certain que les enseignants dans les années 80 et 90 se sont jetés sur ces outils comme des puces sur un chien. L'arrivée d'internet a été également une formidable opportunité, saisie par de nombreux enseignants qui y ont autant pris qu'ils y ont mis si j'en crois le foisonnement de sites d'écoles qu'il y eut alors même que le matériel était rare et onéreux, et l'internet à 28 ou 56k lent et cher.


Aujourd'hui je crois qu'il paraitrait inconcevable de se passer du numérique. Si son usage en classe n'est pas encore forcément si répandu, même s'il l'est certainement plus que notre hiérarchie l'imagine, l'enseignant, lui, ne pourrait plus fonctionner sans. Je ne sais pas si maintenant encore on demande aux professeurs des écoles un "cahier-journal" aussi dense que celui que nous faisions il y a quarante ans, mais je me rappelle les heures passées à l'écrire à la main et à inlassablement répéter une absurde litanie d' "objectifs" et de descriptions de leçons ou d'exercices, dans de beaux tableaux tracés à la main, soulignés de couleurs diverses. Vive le copier/coller! Vice l'imprimante à jet d'encre! Euh... ce n'est plus la peine d'imprimer, en fait, un portable sur le bureau du maître...

Internet facilite la communication entre enseignants, le transfert d'informations et de pratiques, la propagation de l'innovation. L'ordinateur facilite le travail. Mais ces deux outils ont eu également, hélas, des effets pervers.

L'administration de l’Éducation nationale a mis beaucoup de temps à se moderniser. Les "mulots" de Jacques Chirac ont pris leur temps pour faire leurs nids dans les bureaux. Mais lorsque la pyramide institutionnelle s'est enfin saisie de la chose, elle en a fait un hydre monstrueux et tentaculaire, pourvoyeur inassouvi de documents inutiles et redondants ou d'injonctions comminatoires et contradictoires, quémandeur insatiable de "remontées" superflues et autres chinoiseries inclassables à la destinée improbable. L' Éducation nationale numérique, c'est le Kraken dans le labyrinthe du Minotaure. Si je me rappelle mes débuts dans ma mission de Directeur d'école, débuts qui remontent à quinze ans tout de même, nous n'avions guère à envoyer au cours de l'année que la fameuse "enquête 19" (prévisions d'effectifs pour la rentrée suivante), ainsi que les résultats des élections des parents d'élèves. Il faut dire que tout ça se faisait par courrier postal, et que les timbres ça coûte cher. Notre administration nous écrivait donc peu, et ne nous en réclamait guère plus. Nous avions pour autant à fouetter exactement les mêmes chats - j'aime fouetter les chats -, notre travail était tout aussi lourd qu'aujourd'hui. Et alors qu'on aurait pu croire que l'usage d'internet et du courrier électronique allait nous simplifier la tâche et l'alléger autant que l'usage de l'ordinateur a simplifié celle de l'enseignant, c'est l'inverse qui s'est produit avec une inflation ahurissante de trucs à faire et de bidules à lire. Je sais que l'écrire ici n'est rien, il faut le voir pour le croire. Les ordinateurs des bureaux devraient avoir des sécurités qui se déclencheraient automatiquement lorsqu'une secrétaire ou un chef de bureau avait la velléité de cliquer sur le bouton "envoyer": "Êtes-vous sûr de vouloir envoyer ce courriel?" puis ensuite "N'avez-vous pas oublié la pièce jointe?" puis "Avez-vous relu votre pièce jointe?" puis "Êtes-vous certain que personne d'autre n'a déjà envoyé le même courriel?" puis "N'avez-vous déjà pas envoyé vous même ce courriel?" puis "Êtes-vous sûr que c'est le bon destinataire?" puis "Pourquoi avez-vous mis toute la liste des écoles en destinataire?" puis... Non, je ne plaisante pas. Heureusement que Apple et Microsoft ont inventé la "poubelle" dans les années 80. Et vive Monsieur le Préfet de la Seine.

Le pire, c'est que quand internet est en panne, le Directeur d'école a l'horrible impression de louper quelque chose, et se précipite chez lui pour vérifier le courrier. C'est affreux. Et que voilà trois courriels à destination des enseignants de l'école, courriels qui ne me concernent en rien. Pourquoi diable les reçois-je? Bon, je transfère sur leurs boîtes de courriels académiques, qu'ils ne regardent jamais, tant pis pour l'administration. Et trois minutes perdues, c'est idiot. Oui je sais, je suis chez moi, il est neuf heures du soir; après ma journée à plein temps avec ma classe et mes escapades dans mon bureau de chef, la préparation du boulot de mes élèves pour le lendemain, je pourrais me passer de faire du boulot de Directeur, surtout si on considère que je ne travaille que six mois par an quelques vagues heures par jour, parait-il. Mais que voulez-vous, ne pas laisser s'accumuler de "retard numérique" est devenu une étrange addiction, une assuétude à l'immédiateté et à l'urgence - beaucoup de choses sont urgentes dans l’Éducation nationale -.

Les bonheurs et les misères du numérique...

dimanche 16 octobre 2016

Les cheveux blanchis dans la carrière...

L'un des inconvénients majeurs de notre métier d'enseignant du primaire est la totale absence de perspective de carrière. Qu'on ne vienne pas me dire que devenir Directeur d'école en est une tant ce second métier, qui s'ajoute au premier au lieu de le remplacer, est peu payé et peu considéré. Devenir dans le secondaire principal de collège ou proviseur offre une autre visibilité, et surtout augmente largement le salaire ou traitement, alors que le Directeur d'école doit lui être simplement "indemnisé", et dans une proportion humiliante. Je n'évoquerai même pas les fonctions de CPC ou autre "référent" quelconque, qui en fin de compte n'apporte comme amélioration - si l'on peut dire - que celle de ne plus être face à des élèves. On peut discuter sur cette dernière opportunité, il est vrai qu'arrivé mon âge les enfants deviennent réellement une fatigue quotidienne. Mais les tâches concernées sont à mon avis peu gratifiantes si l'on compare à la joie que peut apporter l'enseignement en face à face. Que celui qui n'a jamais connu le bonheur de sortir de l'échec un de ses élèves me jette la première pierre.

Aujourd'hui le Directeur d'école a comme perspective d'accéder à un grade supplémentaire, la fameuse "classe exceptionnelle" qui fait grincer les dents de certains syndicats qui détestent qu'une tête sorte du rang. Bien sûr il faudra avoir exercé cet apostolat durant huit années au moins, et encore au départ faudra-t-il postuler. Mais d'ici quatre ans il est certain que de nombreux Directeurs et Directrices d'école accéderont rapidement à ce grade qui leur offrira un meilleur salaire et des perspectives plus intéressantes, de quoi peut-être inciter les jeunes enseignants à vouloir exercer cette fonction parfois ingrate mais aussi souvent enthousiasmante. C'est une bonne chose, car de très nombreux Directeurs d'école prendront leur retraite dans les cinq ans à venir.

J'en fais partie. Cette fois ça y est, j'ai fait mes calculs, pour ne pas quitter ma mission avec une pension ridicule il me fallait soigneusement prendre en compte tous les éléments qui sont en ma possession, et opérer quelques prospectives quant aux années à venir. J'ai toujours dit partout que je ne ferais pas de "rab", tant je me sens fatigué, phagocyté, exsangue, vampirisé au quotidien par mes deux missions simultanées, soit ma classe de maternelle à temps plein et une direction d'école certes favorisée dans un secteur agréable, mais néanmoins chronophage et énergivore.

Mes calculs sont clairs: ayant intégré l' École Normale à dix-huit ans je peux raisonnablement "partir" en 2018, soit à 57 ans - j'ai été instituteur dix-huit ans - avec une pension modérée mais acceptable, qui sera un peu meilleure si on m'accorde un passage dans la "classe exceptionnelle". C'est un soulagement. Réel et palpable. J'aurai quand même à ce moment-là trente-neuf ans de carrière. Oui, les fameux cheveux blanchis, c'est un fait, ou plutôt grisâtres si je veux être honnête (ouais, je sais, ce n'est pas fameux comme couleur ou nuance).

J'ai également constaté que si je faisais des années supplémentaires par rapport à ces fameux 57 ans, je toucherais une pension mensuelle d'approximativement 130 € nets supplémentaires par mois. C'est beaucoup, mais cela vaut-il la peine que je ressens aujourd'hui? Devrais-je sacrifier ma santé, au prix peut-être d'une vie raccourcie? J'espère avoir dans les années à venir des petits-enfants, j'aimerais pouvoir leur consacrer du temps, car il est vrai que j'aurai exercé mon métier avec honneur et avec bonheur tant j'aime les enfants, tant je comprends à quel point ils ont besoin d'amour pour grandir avec sérénité. De l'amour j'en ai beaucoup donné pendant de longues années, il serait injuste que je ne puisse en accorder au moins autant à ma propre famille.

Pour l'instant je me donne donc 2018 comme réjouissante perspective. Ce qui ne signifie pas que selon les circonstances je n'en ajouterais pas une couche. Mais il faudrait certainement une conjoncture très particulière, et des conditions si favorables que j'ai du mal à me les représenter dans les présentes circonstances d'une élection Présidentielle dont la plupart des potentiels vainqueurs ne me paraissent que très peu favorables à ma mission. C'est un sport très couru aujourd'hui, celui de briser des fonctionnaires pourtant obéissants et impliqués. Le jeu n'en certainement donc pas la chandelle. C'est également l'avis de mon épouse, qui se réjouit d'avance autant voire plus que moi à l'idée de ne plus me voir rentrer épuisé chaque soir, parce que c'est ce qui se passe maintenant. D'autant que je dois également avouer que je sens dans mon, pardon dans mes métiers, l'atmosphère changer.

Effectivement je perçois une dégradation de la perception de l'école chez mes parents d'élèves. C'est tout nouveau, et je rappelle que je travaille dans un secteur plutôt favorisé. Il y a un "je ne sais quoi", un changement d'ambiance, une propension à remettre en cause nos décisions et nos façons de faire, une réticence quant à nos objectifs... Je ne crois pas au hasard, j'incrimine le dénigrement systématique dont nous faisons l'objet depuis des années tant de la part des politiques que des médias, qui amène une suspicion qui malheureusement se généralise. Et puis les tensions s'exacerbent, je crois n'avoir jamais tant constaté d'agressions sur les enseignants et les Directeurs d'école qu'en cette première période d'année scolaire. Je vais certes mettre les points sur les i, c'est mon rôle de dirlo, mais c'est encore de l'énergie dépensée bêtement alors que nous avons tant à faire. Ainsi cela me conforte dans mon idée de ne pas rester là plus que nécessaire.

Je viens donc de faire peut-être mon avant-dernière rentrée. Quand je serai parti je suppose que l'école continuera à "tourner", je n'ai pas la prétention de croire que je ne suis pas remplaçable. Ce sera certainement pour moi difficile, tout autant que ce sera facile en fin de compte. Les loupiots, les loupiotes, me manqueront énormément, leurs sourires, leurs rires, leurs pleurs, leurs câlins, leurs questions, leurs craintes, leurs joies, leur totale confiance en moi surtout...

dimanche 9 octobre 2016

Futilités et coups bas...

On me rebat les oreilles avec l' "école" depuis des mois. D'enjeu politique en marronnier médiatique, mon métier n'est pas l'objet de toutes les attentions mais un punching-ball fort pratique: voilà untel qui dévoile son programme pour l'école (comme si c'était indispensable) en proférant les pires âneries inspirées par d'anciens gauchistes fort opportunément passés à l'extrême-droite, et bien évidemment en nous promettant - car ils le font tous - un "retour aux fondamentaux" ou celui d'un uniforme qui pourtant n'a chez nous jamais été porté; voilà unetelle qui nous pond un bouquin nauséeux aux propos et au titre infamants, racontant les mensonges les plus éculés d'un ton d'autorité, ou nous vantant les mérites d'une "nouvelle" méthode d'éducation - pourtant élaborée il y a plus d'un siècle - qui je vous l'assure fait des étincelles; même le Pape s'y met, qui colporte les rumeurs les plus absurdes avec un sourire réjoui et certainement la menace d'une excommunication qui ne saurait tarder.

Il y a des claques qui se perdent.

Pendant ce temps le petit directeur d'école fort fatigué n'a même plus le temps d'écrire un mot pour les lecteurs de son blog favori. La rentrée à peine faite, il lui aura fallu cumuler tant de tâches inutiles mais fastidieuses que l'énergie qui lui reste suffit à peine à vivre une pleine vie privée. Il aura couru, ce petit directeur d'école, d'un PPMS stérile à des élections soviétiformes - une liste unique, parodie de démocratie chronophage -, d'un projet d'école emberlificoté et aux thèmes quasiment imposés à un exercice d'évacuation inexplicable pour ses tout-petits de deux ans. J'en oublie certainement, des listes à qui mieux mieux pour tout le monde, des courriels redondants, futiles et parasites, et autres scories habituelles d'une direction d'école qui ne s'y retrouve plus tant ce métier est devenu une corvée.

Rien n'a changé, en fait, rien si ce n'est en pire. Mon bureau est un empilage branlant d'inepties, un World Trade Center de tracasseries byzantines qui une fois résolues ne laisseront qu'une trace infinitésimale dans un quelconque bureau, comme dans une cuvette de WC mal nettoyée... Dans mon département la "simplification administrative" a consisté à m'envoyer un courriel listant les réclamations que me ferait dans l'année mon administration! Difficile de faire plus puéril. Ce qui ne l'est pas en revanche c'est le nombre d'agressions sur mes collègues directeurs qui enfle chaque année dangereusement, pour un oui, pour un non, pour n'importe quoi parce que l'école est devenue le bouc émissaire de toutes les avanies et de toutes les frustrations, grâce à l'image désastreuse colportée par des médias putassiers. C'est facile, des écoles, il y en a partout. Des directrices ou des directeurs aussi, du coup. Voilà un représentant de l’État fort pratique pour passer ses humeurs. Je ne me réjouis pas plus de ce qui arrive quotidiennement maintenant à d'autres fonctionnaires ou assimilés, aux forces de l'ordre, aux pompiers, aux services de secours... Tabasser un fonctionnaire est devenu un sport très couru, merci aux politiques de nous avoir à ce point enfoncés.

Bon, j'y retourne, avec tout ça je n'ai pas préparé ma journée de demain.

dimanche 2 octobre 2016

Comment Céline A. réinvente l'eau chaude...

Après un excellent repas (rôti de porc bio, confit d'échalotes, girolles et champignons de Paris, rattes...) certes un peu lourd mais de saison, m'est venue l'idée de causer du bidule qui fait le buzz, soit le bouquin tout aussi lourd mais nettement moins digeste de Céline A., dont je refuse de citer le nom tant cet opportunisme m'exaspère. Pour le coup, ce billet ne concernera pas forcément les Directeurs d'école, à moins que comme moi ils soient également enseignants en maternelle et comme les neuf dixièmes de ces écoles ont trois classes ou moins...

Voilà donc une Céline A. qui découvre l'école maternelle. Je l'ai écrit cinquante fois, la maternelle c'est le parangon de l'enseignement, ce n'est que du bonheur, même quand on a une classe "pourrie"... Hein? Oui, ça arrive, un groupe avec lequel pas grand chose ne fonctionne, mais bon c'est quand même rare. Fatigant, en revanche, c'est clair. Brave Céline, vous voilà aux commandes d'un groupe d'enfants assoiffés de compétences et de savoir. Et qu'en faites-vous? Un sujet d'expérimentation. Bon, ça vous regarde. Comme le fait qu'après avoir lâchement abandonné votre mission à peine votre expérience achevée, vous éprouviez le besoin d'écrire un bouquin grâce auquel vous passez pour un génie aux yeux des imbéciles qui vous ont subventionnée, aux yeux des imbéciles des médias qui n'ont jamais fichu les pieds dans une école maternelle, ou surtout comme une gourde - et je pèse mes mots - aux yeux des enseignants qui comme moi exercent ce métier avec abnégation depuis presque quarante ans.

Comme vous vous en doutez, Céline A., je vous déteste. Vous me débectez, vous me sortez par les yeux, vous me faites vomir. Votre suffisance, votre arrogance, vos certitudes... Vous êtes le comble d'une époque asservie au fric et aux médias. Pire, vous vous êtes bassement asservie à la fange politicienne, en jouant le jeu d'organes assujettis à des convictions partisanes, en acceptant leur argent à un point inimaginable pour truquer le jeu de façon abominable, avec une ATSEM spécialisée et dédiée, avec un matériel devant lequel ne peut que baver n'importe quel enseignant de maternelle. Je suppose que les enfants dont vous relatez l'expérience en auront profité, tant mieux pour eux, je ne suis pas suffisamment obtus pour ne pas apprécier l'effort qui aura été fait à leur égard. Mais vous avez vendu ma mission, et cela je ne peux vous le pardonner. Que vous osiez, avec une telle outrecuidance, vous donner comme exemple alors que jamais aucun instit dans mon petit et misérable genre ne pourra prétendre au dixième des conditions dans lesquelles vous avez exercé, c'est misérable. Je ne vous ne le reproche même pas, j'en serais presque à vous plaindre. Parce que, comme vous avez lâchement abandonné notre merveilleuse mission après l'avoir à peine effleurée, vous ne connaîtrez jamais le bonheur ineffable d'avoir réussi, sans moyens, sans argent, sans aide, juste avec votre abnégation et de constants et quotidiens efforts, à sortir un enfant de la fange dans laquelle la société et sa famille n'auraient pu que le laisser s'enliser.

Oui, Céline A., à l'école maternelle on chante, on joue, on manipule, on fait des activités de grande ou de petite motricité. Mon Dieu, quelle découverte! Vous ne croyiez quand même pas être la seule à le faire? Sauf que moi mes outils j'ai dû les élaborer, les fabriquer, au cours des années. Sauf que moi l'ATSEM pas trop compétente je ne l'ai avec moi qu'un heure par jour parce que je la partage avec une autre classe qui en a plus besoin que moi. Moi je bosse depuis trente-huit ans avec les moyens du bord (et je ne suis pas à plaindre avec une municipalité attentive) et j'économise mes feutres, mes crayons, mes stylos, mes ciseaux, mon papier, pour que chacun y trouve son compte. Chaque année j'économise pour acquérir du matériel d'EPS, des jeux pour ma classe et pour celles de mes collègues, j'ai bossé pendant des années pour obtenir les ordinateurs tactiles qui sont une porte supplémentaire que j'ouvre à mes élèves - contrairement d'ailleurs à ce que vous suggérez, ce qui montre bien que vous n'y comprenez rien -. Et chaque année depuis des décennies mes élèves chantent, jouent, manipulent, font des activités de grande ou petite motricité... Tiens, vendredi , nous sommes mêmes allés inopinément nous promener, parce que mon école est sur les champs, nous sommes allés voir les ruches de la commune et nous rouler dans l'herbe. Ben oui, ils étaient fatigués, ils en avaient besoin, cela leur a été certainement parfaitement profitable. Vous voyez, moi aussi je fais dans le "naturel" ! Sauf que moi je ne l'aurai écrit ici qu'une seule fois.

Je t'en foutrai, du naturel...

Vous réinventez l'eau chaude, Céline A., c'est inutile parce que depuis toujours l'école maternelle française fonctionne au plus près des besoins de ses élèves, au plus près de leur rythme, avec les moyens dont elle dispose et surtout avec la bonne volonté et l'abnégation de ses enseignants. Votre bouquin est une absurdité, vous enfoncez des portes ouvertes, ce qui ne serait pas grave si ce livre n'était pas parallèlement une insulte à mon travail quotidien. Et ce qui est pire à mes yeux, vous participez à une mode mortifère de dénigrement, à une mode morbide et thanatophore qui veut abattre l'école. Pourquoi? Pour qui roulez-vous? Quel est votre intérêt? Surtout quand on sait que vous visez l'école maternelle, qui n'est pas et loin de là le maillon faible de l'école.

Bref, votre bouquin est idiot, inutile, superfétatoire. Il ne relève que votre renoncement et votre incompétence. Vous avez réussi à vous mettre au banc de ceux qui au quotidien depuis des années ou des décennies s'évertuent quotidiennement dans une charge difficile. Peut-être y trouverez-vous votre compte, avec ce que votre éditeur vous enverra, avec peut-être une mission payée par un de vos subventionneurs pour prêcher la bonne parole. Je reviens sur ce que j'ai écrit plus haut, je vous plains finalement totalement, se trouver dans le même paquet que les Zemmour et autres contempteurs d'un système dont vous êtes issus ne sera pas confortable à long terme.

lundi 26 septembre 2016

Classe exceptionnelle, quelques infos importantes...

Contrairement aux autres syndicats, le SE-Unsa a l'amabilité de nous tenir au courant des discussions qui ont actuellement lieu dans le cadre du protocole PPCR et qui concernent la "classe exceptionnelle", dont je vous rappelle qu'elle devrait voir son accès réservé (je cite) à "80 % des promus au titre de l’exercice, pendant 8 ans, de fonctions identifiées ou dans des conditions particulières (éducation prioritaire par exemple)". Dont les directrices et directeurs d'école. Ouf.

D'après le SE-Unsa (que je remercie) :

"... on commence à y voir un peu plus clair dans l’organisation de ce quatrième rendez-vous de carrière. Il aura une forme différente des trois premiers, articulés autour de l’inspection et de l’entretien avec le ou les supérieurs hiérarchiques.

Des éléments stabilisés
  • Le rendez-vous ne prendra pas la forme d’un entretien, mais il sera procédé à un examen de la carrière complète
  • Chacun convient de la nécessité de fixer un barème national, différent selon que le personnel emprunte la voie 80 % (accès par la fonction) ou la voie 20 % (accès par le parcours)
  • Il y aura une période transitoire car aujourd’hui, le MEN est dans une impossibilité matérielle d’automatiser la construction de la liste des promouvables (liée à la fonction). Chacun devrait donc déposer une demande indiquant qu’il pense remplir les conditions. À charge ensuite pour l’administration de vérifier et de valider ou non l’inscription.
  • Les Commissions paritaires qui traiteront de l’accès à la classe exceptionnelle pour la rentrée 2017 se tiendront après la rentrée, avec effet rétroactif au 1er septembre.
Des éléments encore à fixer
  • Les éléments du barème (avis? Ancienneté? Fonction?…)
  • L’équilibre entre ces éléments
Comme on peut le constater, le sujet est loin d’être clos... "

Des informations importantes, donc. J'avoue ne pas comprendre pourquoi le Ministère serait incapable de dresser une liste des promouvables, mais admettons. Je crains néanmoins que certains collègues directement concernés ne passent au travers d'une possible promotion. Il sera donc indispensable de faire circuler l'information dès que toutes les décisions auront été prises.

mercredi 21 septembre 2016

Comment ne pas être en colère?

Voici un billet fort vulgaire, mais exaspéré.

Je suis directeur d'école en maternelle. Mon école a trois classes. Cela signifie que j'ai dix jours de décharge de service par an. Cela signifie aussi que j'ai ma classe à plein temps. Vingt-six élèves. Et j'ai cette année une classe de merde.

Cette expression vous choque? Désolé. Mais avec deux niveaux, un certain de garçons violents (et quand j'écris "violents" je reste aimable), une majorité d'élèves mal élevés, couvés donc qui ne rangent rien (c'est maman qui fait), égocentriques au possible voire même d'un égoïsme surprenant à cet âge, trois élèves obéissants sur vingt-six, j'en passe et des meilleures... C'est normal à cet âge? Non. Je sais maintenant pleinement pourquoi les deux collègues qui les ont subis en Petite et Moyenne sections en ont autant bavé les deux dernières années. C'est ma pire classe depuis quinze ans. Je vais en chier un max' cette année.

Mon boulot n'est pas simple. Je dois gérer mon école, et gérer ma classe. Pas l'un après l'autre, non, ce serait trop simple, mais en parallèle. Quand un papa furax débarque, qui se sépare violemment de sa compagne, je suis obligé de gérer en même temps que je tente d'accueillir mes élèves qui pleurnichent (jamais vu ça en Grande section) avec bienveillance. Joli mot, la bienveillance. Je suis pleinement dedans depuis toujours, par principe mais aussi par expérience. Mais je dois avouer que je ressens une certaine exaspération.

Alors quand je reçois ENCORE un courriel de merde, me réclamant une mesure de MERDE, en exigeant une date de MERDE, pour la troisième fois parce qu'ils n'avaient écrit que des conneries les deux premières, oui alors MERDE ! Ils sont bien à l'abri dans leurs bureaux, qu'ils y restent, parce que face à face ils en entendraient pis que pendre de leurs injonctions à la con. Ces gens-là croient-ils vraiment que je n'aie que ça à faire? Ils se foutent de ma gueule ouvertement, oui. Parce que ce n'a pas été faute de leur rappeler, ces dernières années. La "simplification administrative"? Va te faire l'en l'aire! Rien à taper. Marre des ces étages de bureliers (merci Zézette épouse X) qui n'ont aucune conscience sinon celle de leur propre importance et n'ont jamais eu ni de classe ni d'école à gérer. Je n'en peux plus. J'en ai marre.

Si je tiens encore c'est uniquement par habitude et expérience, mais je me ferais une petite merde (colonne vertébrale, cancer...) que ça ne m'étonnerait pas tant je suis à bout de tout. J'ai failli me casser la gueule dans les escaliers de l'école l'autre jour, entre ma classe bouillonnante et mon bureau exigeant, je n'allais pas assez vite pour voler certainement. Que ne suis-je tombé, je serais peinard à l'hôpital.

dimanche 11 septembre 2016

Désabusé...

Il est de notoriété publique que les enseignants français ne recommandent leur métier à personne, et surtout pas à leurs propres enfants. Directeur d'école, c'est encore pire, mais personnellement je n'ai même pas besoin de le dire, rien qu'à me voir chacun se détourne et je me demande bien qui voudra bien me succéder dans ma charmante petite école quand je prendrai ma retraite. Quant à mes enfants, cela fait belle lurette qu'ils font totalement autre chose.

Je rappelle à toutes fin utile que comme directeur de trois classes de maternelle je suis depuis deux ans "déchargé" de ma classe dix jours par an. Joie, félicité, Noël ! Cela signifie surtout que je l'ai en charge 170 jours. Et que je fais mon boulot de directeur en parallèle, ou avant ou après, mais beaucoup en parallèle parce qu'on ne me laisse pas le choix.

Ce fut comme directeur d'école, ces dernières semaines, ma quatorzième rentrée si je calcule bien. Fut-elle plus simple que les précédentes? Non. Loin de là. On m'a tellement parlé de simplification administrative, de confiance envers les directeurs d'école, que naïvement j'ai imaginé que peut-être, quand même, la rentrée serait aussi "apaisée" que notre Ministre a bien voulu l'exprimer aux médias. Je dois certainement avoir un fond de bêtise bienveillante pour y avoir cru ne serait-ce qu'une seconde.

C'est de pire en pire. On me réclame maintenant de prévoir des exercices divers, évacuation et confinement et incendie et je ne sais pas ce qu'il vont nous inventer, on m'en impose même la date pour soulager les services du 17 d'afflux inopinés d'appels "exercice exercice exercice", sans évidemment se préoccuper de la météo qu'il fera ce jour-là ni du fait que j'ai des élèves de deux à cinq ans qui n'ont aucunement ce type de préoccupation (déjà bien quand ils ne pissent pas dans leur froc). Bien entendu on me suggère - car pour le coup on n'ose pas me l'imposer - des scénarios catastrophes avec pétards ou parent cagoulé, histoire de durablement traumatiser une nouvelle génération de petits français.

J'ai reçu en trois semaines une quantité de paperasses ahurissante, par courrier électronique évidemment c'est plus simple et forcément comme toujours une pièce jointe manque puis on me renvoie une troisième fois la chose parce que le document était incomplet. Le "responsable sécurité" de mon académie bande comme un cerf en me faisant parvenir des listes imposantes ou des instructions qui ne me concernent pas, et surtout se permet "au nom du DASEN "des injonctions comminatoires comme je n'en avais pas vu depuis des années. Je dirais volontiers qu'il y a dans les multiples nouvelles et récentes strates de l’Éducation nationale (et je crois qu'il y a rarement eu autant de gens dans les bureaux) quelques personnes qui se la pètent, et surtout plus haut que leur cul.

Je passe sur la communication de mon numéro de téléphone personnel, qui n'est bien entendu pas obligatoire mais quand même si je ne le fais pas je suis un salaud qui facilite le terrorisme (on me l'a dit). Je passe parce que de toute manière je ne regarde pas mon téléphone ni n'y réponds quand je suis avec mes élèves, j'ai trop de respect pour ces derniers, et je suis navré de ne pas avoir le cul dans un fauteuil pendant mes heures de classe avec mes pitchounes. Cela me reposerait pourtant, à mon âge, et avec ce satané genou qui se déboîte.

Bref, comme le dit la chanson, "non non rien n'a changé, tout tout a continué, yeah yeah !". J'ai cinq semaines pour finaliser le PPMS - diabolique -, finaliser un projet d'école dont le contenu m'est quasiment imposé et que je n'avais pas fait parce que ma petite équipe changeait - satanique -, organiser et gérer de lourdes élections de représentants de parents d'élèves dont je n'ai qu'une liste qui sera élue quoi qu'il se passe, même si personne ne vote - méphistophélique -, et tout plein d'autres choses (and all those kinds of things). Le tout en "lançant" ma classe qui ne connait pas mes habitudes, et ceux qui lisent ce billet sauront de quoi je parle.

Alors, désabusé... J'ai comme l'impression que je me suis fait avoir.


lundi 22 août 2016

Le monstrueux problème des smartphones...

Même à l'école maternelle les smartphones deviennent un problème. Bien entendu nos élèves n'en ont pas, sauf quand ils piquent celui de leur maman (cela m'est arrivé). Mais nos parents, eux, en ont, et j'en fais régulièrement la cruelle expérience.

Désormais il est de bon ton pour certains parents mal éduqués, et fort impolis, de venir chercher leur enfant ou de l'accompagner le matin téléphone à l'oreille. Comme s'il était devenu en 2016 impossible d'interrompre une conversation certainement primordiale (c'est ironique bien entendu) pour seulement sourire ou dire bonjour à la maîtresse. J'ai généralement dans ces cas là une furieuse envie de taekwondo pour balancer un pied rageur dans leur engin, ce que mes genoux hélas m'interdisent. La bienséance m'amène juste à souvent littéralement hurler un "bonjour" retentissant qui les fait sursauter et quitter momentanément leur torpeur  nauséabonde. Clairement cet engin diabolique qu'est le téléphone mobile asservit l'homme à un point que j'aurais difficilement pu imaginer, moi qui m'en passe fort bien.

Je m'en passe, mais il semblerait que l’État considère aujourd'hui que cet outil soit indispensable à un directeur d'école, puisqu'il a récupéré mon numéro pour m'envoyer éventuellement un SMS en cas d'alerte terroriste ou autre. Que mon téléphone soit enfoui au fond de mon sac et y passe des heures paisibles ne semble pas gêner ma hiérarchie, ni mes interlocuteurs d'ailleurs qui me laissent un message quand ils ont vraiment quelque chose à me dire. Je ne vous raconte pas l'efficacité improbable du système:

- On vous a prévenu avec un SMS!
- Ah ouais, mais je ne regarde pas mon téléphone quand je travaille avec mes élèves. De toute façon je suis mort. Adieu!

Soulignons au passage que l’État n'a pas jugé bon de me fournir un téléphone de fonction qu'on pourrait réserver à ce genre d'usage ou aux contacts officiels, et donc m'en réclamer qu'il m'accompagne en permanence. Comme je n'ai non plus aucun outil informatique de fonction, ni rien d'autre d'ailleurs. Démerde-toi petit dirlo, utilise ton matériel perso! Quand je vois de jeunes cadres du privé avec portable et smartphone et voiture de fonction, je me dis qu'il y a encore du boulot... Non, dans l'Educ' Nat' vous fonctionnez bien comme vous pouvez. Si vous ne pouvez pas, tant pire comme dirait Zézette épouse X.

Mais ce pire est justement je crois à venir. Vous connaissez Périscope? C'est une application qui permet de transmettre en direct ce que l'on filme, avec la 4G aujourd'hui n'importe qui peut s'improviser "reporter" avec son smartphone. Je ne  sais pas pourquoi, mais je soupçonne fortement ce prochain mois de septembre des retransmissions de rentrée: "Ma pitchounette rentre à l'école. #live #lol #mdr" Que faire contre ça? Filmer quelqu'un sans son autorisation est bien entendu formellement interdit par la Loi, qui plus est dans une école. Mais à notre époque personne n'a cure de ce genre de prohibition, même les soi-disant journalistes encombrent les médias de "caméras cachées" et autres dégueulasseries. Et puis il est si facile d'être discret.

Enfin il y a le syndrome des bestioles virtuelles, j'évoque évidemment le célèbre jeu "Pokémon Go". Je ne sais pas si des créatures colorées se promènent dans mon école mais je m'attends au moins à ce que certains parents partent en chasse et circulent sans prévenir un peu partout les yeux rivés sur leur écran, le cerveau absent mais le regard bleuté, modernes zombies égarés dans tous les sens du terme. Vais-je devoir chasser les chasseurs? Pourquoi le Ministère ne réclame-t-il pas que les bulbizzares et autres rattatas soient expulsés des écoles et établissements? Parce que franchement, me réclamer de façon péremptoire des mesures de sécurité exceptionnelles et draconiennes dans ces conditions, que l'on m'en excuse mais je pense que c'est incompatible. Je vois d'ici des hordes de parents et d'adolescents balancer des pokéballes tout le long des trottoirs qui longent l'école, sur le parking, voire dans ma cour de récréation ou le dortoir, ou dans les toilettes pendant que leur petit a le pantalon sur les pieds...

En vérité je vous le dis, mes sœurs, mes frères, directrices et directeurs d'école compagnons de douleur et d'abnégation, nous ne sommes pas sortis de l'auberge. Ce qu'il nous faut ce sont des mesures claires et universelles, connues des parents, comme l'interdiction formelle faite aux familles de l'usage des téléphones mobiles dans les écoles et établissements tant qu'ils y sont présents. Mais c'est aussi valable pour le reste, pour tout le reste de nos responsabilités, il n'est plus possible aujourd'hui de simplement dire aux directeurs d'école "débrouillez-vous" ou "faites pour le mieux", "c'est à vous de juger", "c'est au directeur qu'incombe ce genre de responsabilité", tout ça pour mieux nous tomber dessus à bras raccourcis au moindre pet de travers. Ou alors qu'on nous en donne le pouvoir, c'est à dire une autonomie réelle et non fortuite, qui ne puisse être battue en brèche par le premier venu qu'il soit parent ou syndicat ou IEN ou DASEN ou Recteur. Mais je rêve, là. Oui, je rêve.